Baccio Bandinelli le mal-aimé

Le 19 décembre 2019, par Caroline Legrand

Inédit jusque-là, un dessin du sculpteur du Cinquecento témoigne d’un important projet pour le prince Doria, mais aussi du talent d’un artiste au caractère largement fustigé par ses contemporains. Parcours, de Gênes au Havre.

Baccio Bandinelli (1493-1560), Projet de sculpture colossale de l’amiral Andrea Doria en Neptune, plume et encre brune, pierre noire, 42,7 28,6 cm.
Estimation : 60 000/80 000 

Séparer l’homme de l’artiste. Un difficile exercice aujourd’hui encore, et auquel les Italiens du XVIe siècle ont visiblement échoué. Auteur de nombreuses et célèbres commandes, artiste attitré à la cour des Médicis, l’arrogant Baccio Bandinelli suscitait bien des critiques chez ses contemporains. Ainsi dans ses Vies, Vasari, l’écrivain et artiste qui fut élève de Bandinelli, ne le ménage pas. Suite à la destruction mystérieuse d’un carton de Michel-Ange, acte dont Bandinelli fut soupçonné, Vasari écrit : «C’est à juste titre qu’il fut unanimement traité d’envieux et de perfide.» Jugé «incapable de s’accommoder d’un travail en équipe et d’être sur le même plan que les autres», le sculpteur était connu pour sa prétention et ses incessantes querelles avec les autres artistes, notamment Michel-Ange et Benvenuto Cellini, auxquels il tentait de voler régulièrement des chantiers, grâce à la protection du duc Alexandre de Médicis, mais aussi du pape Clément VII. Après une formation dans l’atelier de son père, l’orfèvre Michele di Viviano de Brandini, les talents de Bandinelli sont bien vite repérés, par le peintre Girolamo del Buda et par un certain Léonard de Vinci, impressionné par les dessins du jeune Baccio. Sur les conseils de ce dernier, il poursuit ses innombrables reproductions des œuvres de Fra Filippo Lippi, de Donatello et de Verrocchio.

Un sculpteur au beau coup de crayon
Suivant son envie de toujours, Bandinelli se tourne vers la sculpture et entre dans l’atelier de Giovanni Francesco Rustici, un ami de Léonard. Sa carrière prend son essor, et il devient le plus grand sculpteur de Florence au départ de Michel-Ange pour Rome, en 1537. Son Hercule et Cacus rivalise d’ailleurs encore aujourd’hui avec le David de Michel-Ange sur la place du Palazzo Vecchio. Malgré ses nombreuses critiques, Vasari lui consacre tout de même un chapitre entier dans son livre VIII, qu’il conclut notamment par ce sentiment mitigé : «Ses propos impolis le rendaient peu sympathique et voilaient ses capacités.» Il lui concède quelques louanges, le décrivant comme un travailleur infatigable et comme un «grand dessinateur». Une qualité évidente aujourd’hui, à la vue de l’importante collection de dessins du musée du Louvre  qui lui consacra d’ailleurs une exposition en 2008 , mais aussi de cette feuille présentée prochainement à la vente au Havre. Provenant de l’ancienne collection d’une des plus grandes familles florentines, les Martelli (l’inscription en rouge, en haut de la feuille, est le numéro d’inventaire), elle était jusqu’ici inconnue de tous. Il faut dire qu’elle a dû connaître une histoire bien mouvementée pour arriver dans l’album d’une famille normande. Transmis depuis plusieurs générations, celui-ci tenait en réalité de l’amicorum, réunissant plusieurs gravures et dessins de différentes époques. Mais au milieu d’autres œuvres en grande partie du XIXe siècle et de qualité moindre, celle de Bandinelli se distinguait particulièrement. C’est peut-être la raison pour laquelle elle a eu la chance d’échapper aux coups de crayon des nombreux enfants de la famille, qui avaient fait de ce recueil un fabuleux support créatif !

Un projet pour la république de Gênes
Ce dessin appartient ainsi à un projet de sculpture colossale en l’honneur de l’amiral Andrea Doria, sous les traits du dieu de la mer Neptune. Une commande de la république de Gênes passée en 1528 à Bandinelli. Ce dernier est alors en exil depuis un an, suite à l’expulsion de ses protecteurs, les Médicis, par la toute jeune et éphémère République florentine, née de la guerre contre Charles Quint. Après être passé par Lucques et Rome, le sculpteur se retrouve à Gênes, où il reçoit de nombreuses commandes, notamment de l’empereur du Saint Empire et d’Espagne, qui le décorera d’ailleurs de l’ordre de Saint-Jacques. Un autre homme important s’intéresse à lui : le prince Doria. Condottiere et amiral, Andrea Doria (1466-1560) fut le héros de la libération de la ville de Gênes de la longue domination française, grâce à son alliance avec Charles Quint. Négociateur habile, Doria est également célèbre pour ses nombreuses victoires navales. Ainsi, le 7 octobre 1528, «la République de Gênes […] commanda [à Bandinelli] une statue en marbre haute de six brasses qui devait représenter Neptune sous les traits du prince Doria et être érigée sur la place pour commémorer les qualités de ce prince et les bienfaits immenses et exceptionnels que Gênes, sa patrie, avait reçus de lui» (Vasari). Jusqu’à aujourd’hui, deux dessins pour ce projet étaient connus : l’un, conservé au musée du Louvre, esquisse le socle du monument, l’autre, au British Museum, figure l’amiral nu sous les traits du dieu Neptune. Si le nôtre représente le prince dans son armure de guerre, un trident à la main gauche, piétinant un monstre marin, tandis qu’un prisonnier s’incline à ses pieds, sa position est similaire à celui du British. Or, le glorieux monument ne vit finalement jamais le jour ! Pourtant, selon Vasari toujours, Bandinelli avait bien empoché l’avance de cinq cents florins et débuté le travail sur un imposant bloc de marbre de Carrare. Mais, absorbé par d’autres commandes, le sculpteur tarda à achever son œuvre, tout en critiquant l’impatience du prince… s’attirant les foudres de Doria, qui le menaçait «de le punir en lui faisant craindre les galères» si sa statue n’était pas à la hauteur de ses attentes. Finalement, Bandinelli, «en homme prévoyant et décidé, abandonna l’ouvrage tel quel et retourna à Florence». On ne se refait pas…
 

Bandinelli à Florence
en 4 marbres

Cathédrale Saint-Pierre et reliefs de la clôture du chœur
Palazzo Vecchio Hercule et Cacus
Musée du Bargello Adam et Ève
Palais des Médicis Orphée
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