Aubusson tisse des liens entre passé et présent

Le 15 septembre 2017, par Sophie Reyssat

Un an après son inauguration, la Cité internationale de la tapisserie poursuit son soutien à la création avec Tolkien en carte maîtresse, sans perdre de vue l’enrichissement de son parcours muséal.

J.R.R. Tolkien, Bilbo comes to the Huts of the Raft-Elves, The Hobbit, chap. IX, 1937, aquarelle sur papier : une des cinq réalisées par l’auteur pour la première édition américaine de l’ouvrage The Hobbit.
© The Tolkien Estate Limited 1937

Pari réussi ! Avec quelque 58 000 visiteurs accueillis depuis son ouverture il y a un an  venus de Paris et ses environs, de la région d’Aubusson, mais également de Grande-Bretagne et d’Allemagne , la Cité internationale de la tapisserie a dépassé ses objectifs. Un succès qu’Emmanuel Gérard, directeur de l’institution, compte bien entériner, grâce à la mise en valeur d’un patrimoine dépassant le cadre muséal. L’art de la tapisserie est bien vivant, et il s’emploie à le montrer.
Aubusson tisse Tolkien
Ainsi la Cité s’associe-t-elle à la notoriété de J. R. R. Tolkien (1892-1973). De quoi renforcer l’audience internationale d’Aubusson, la communauté de l’anneau comptant des millions d’admirateurs. Loin de toute exploitation commerciale de l’épopée au succès planétaire, il s’agit de mettre en valeur les œuvres méconnues de Tolkien : ses dessins illustrant ses récits, conservés à la Bodleian Library d’Oxford, seront transposés en tissages. Christopher Tolkien, le fils de l’auteur, et son épouse Baillie se sont enthousiasmés pour le projet, la découverte d’un échantillon test achevant de les persuader que la tapisserie est le support adéquat pour s’immerger dans l’univers imaginaire de l’écrivain. Ils ont ainsi sélectionné quatorze œuvres graphiques avec la Cité. Emmanuel Gérard gardera longtemps en mémoire ces moments uniques vécus à une place de choix, celle du fauteuil dans lequel Tolkien a rédigé ses pages les plus célèbres ! Trois ans après la première prise de contact, voici venu le temps de la concrétisation, présentée à la «plateforme de création» jusqu’au 31 septembre. Sur les murs, des fac-similés des dessins, dont les originaux ont été numérisés pour servir de maquettes aux cartons. Celui de Bilbo comes to the Huts of the Raft-Elves (Bilbo arrive aux huttes des elfes), trônant au centre de la pièce, permet d’apprécier la subtilité du travail d’interprétation réalisé par la cartonnière Delphine Mangeret. «La tapisserie ne doit pas être une grande aquarelle au mur», rappelle en effet le conservateur de la Cité Bruno Ythier, précisant qu’il faut «réfléchir en couleurs de laine et pas en couleurs de pigment». Les fils absorbant la lumière et affadissant les teintes, celles-ci doivent être montées en saturation. Ce premier tissage servira d’étalon à tous les autres, garantissant l’homogénéité esthétique de l’ensemble. En harmonie avec le dessin et son époque de réalisation, le comité de tissage, dont le lissier René Duché est le troisième protagoniste, a choisi l’écriture technique et la gamme réduite de couleurs pures en aplats, utilisées à Aubusson dans les années 1930 sous l’impulsion d’Antoine Marius Martin.

 

Cité internationale de la tapisserie, la nef des tentures. © Béatrice Hatala
Cité internationale de la tapisserie, la nef des tentures.
© Béatrice Hatala

Tombées de métiers
Après cette première tapisserie, dont la fabrication débute ce mois-ci, douze autres seront réalisées, ainsi que le Tapis de Nùmenor dessiné par Tolkien lui-même. À raison de 1,25 m2e tissé en moyenne chaque mois, une tombée de métier est envisagée tous les trois à quatre mois. L’entreprise  financée par des fonds publics et privés pour un montant de 1 à 1,2 M€, soit 30 000 à 90 000 € par tissage  devrait donc s’achever dans quatre ans. Différents ateliers de la Creuse satisfaisant aux critères de qualité requis par l’Unesco se partageront les tissages, chacun étant soumis à un appel d’offre. L’enjeu est de taille pour les lissiers : le projet Tolkien donne en effet une chance aux plus jeunes de faire leurs preuves et met un coup de projecteur sur toute la profession. Des visites d’ateliers permettront d’observer les différentes étapes de réalisation : de quoi passionner le public et les mécènes… Avec ses appels à projets annuels lancés en 2010, la Cité soutient l’économie de la filière textile de la région, à laquelle elle sert de vitrine. Sur les vingt-quatre projets primés, treize ont déjà été tissés et sont présentés jusqu’au 18 septembre au Centre culturel et artistique Jean Lurçat, dans la rétrospective «7 ans de création en Aubusson». Du premier Grand prix 2010, la Peau de licorne de Nicolas Buffe, au dernier Grand prix 2016, Lucite, un paysage en trompe l’œil d’Eva Nielsen dont le tissage sera bientôt lancé, les œuvres textiles n’ont rien à envier aux autres branches de l’art contemporain : inspirées, illusionnistes, elles mélangent les supports visuels et les matériaux. Richesse de l’actualité 2017 oblige, les appels à projets seront suspendus cette année pour reprendre de plus belle en 2018. D’ici là, des tapisseries nées de divers partenariats seront livrées. La plus emblématique est la Pieta for World War I, qui commémorera le centenaire de 14-18 à l’Historial franco-allemand du Hartmannswillerkopf, le 11 novembre prochain. Pendant près de onze mois, trois lissiers de l’atelier Patrick Guillot se sont penchés sur le métier mis à disposition par la Cité, tissant ses 21 m2 sous les yeux du public, d’après le carton du pionnier allemand du pop art Thomas Bayrle. Sa Mater dolorosa en noir et blanc, inspirée de Michel-Ange, livre son poignant message universel : un nombre incalculable de crânes dessine sa silhouette et donne vie à son relief illusionniste.

 

If, d’après Pascal Haudressy, Grand Prix 2014, tissage ateliers Patrick Guillot et Cc Brindelaine. © Perrine Nouvier
If, d’après Pascal Haudressy, Grand Prix 2014, tissage ateliers Patrick Guillot et Cc Brindelaine.
© Perrine Nouvier

 
PLUS DE CINQ SIÈCLES DE SAVOIR-FAIRE
Renouvelée par la création contemporaine, la tapisserie d’Aubusson s’appuie sur une tradition spécifique ininterrompue – reconnue Patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco en 2009 –, que la Cité s’attache à décrypter dans son parcours permanent de visite. La section consacrée au savoir-faire des lissiers, mettant l’accent sur leurs facultés à interpréter les projets des artistes, prend ainsi pour nouvel exemple une huile sur toile de Régine Graille, transposée en plusieurs cartons ayant donné naissance à différentes tapisseries. Un an après l’ouverture, la présentation a déjà été renouvelée, d’autant que la conservation délicate des textiles anciens nécessite une rotation des pièces. Le public en profite notamment dans la salle introductive, consacrée aux tissages du monde : prêtées par le Mobilier national, des musées et la galerie Berdj Achdjian, des œuvres navajo, précolombienne, copte, chinoise et venues d’Orient – certaines cachées depuis près d’un siècle. La Pirouette, une énigmatique tapisserie prêtée par le musée de Cluny, illustre la spécialisation de l’Europe du Moyen Âge dans les tissages muraux à thèmes narratifs. Un art magistralement mis en scène dans les 600 m2 libres de contraintes de la «nef des tentures» : un échantillon représentatif de la production d’Aubusson montre son évolution, de la licorne du XVe siècle sur fond de millefleurs – la plus ancienne tapisserie de la Marche connue – au morceau de bravoure moderne de Shadows, une pièce unique de l’atelier Pierre Legoueix d’après Man Ray, préemptée à 62 500 € le 24 avril 2016 chez Cannes Enchères OVV. La veille systématique des ventes aux enchères par la Cité, participant à l’enrichissement de son centre de documentation déjà bien fourni, a permis une autre satisfaction : acquis à Drouot pour 4 340 € le 28 octobre 2016 (Drouot Estimation OVV), Les Lacs, tissés par l’atelier Tabard, peuvent désormais être admirés auprès de leur carton dessiné par Jean Lurçat et de leur calque. Quinze nouvelles œuvres – certaines également acquises grâce à de généreux mécènes, d’autres prêtées – sont encore à découvrir dans la nef. La Cité poursuit ainsi le but d’une collection de référence, qu’elle espère voir s’épanouir dans des espaces d’exposition plus étendus.
À VOIR
«Aubusson tisse Tolkien : les coulisses du projet», Cité internationale de la tapisserie,
rue des Arts, Aubusson, tél. : 05 55 66 66 66.

Jusqu’au 31 décembre 2017.
www.cite-tapisserie.fr
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne