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Au sommet de l’Escalier de cristal

Publié le , par Philippe Thiébaut

La célèbre enseigne née sous la Restauration fait l’objet d’une nouvelle étude, fruit d'années de recherche. Un ouvrage important, appelé à faire date et référence dans l’histoire des arts décoratifs.

L’escalier de cristal du magasin originel, aujourd'hui au 6 bis, Grande-Rueà Choisy-sur-Seine.... Au sommet de l’Escalier de cristal
L’escalier de cristal du magasin originel, aujourd'hui au 6 bis, Grande-Rue
à Choisy-sur-Seine.

© Éditions Monelle Hayot / Alo Paistik

Le nom fait son apparition à la fin des années 1960 dans les catalogues de vente, tout d’abord en France puis à l’étranger. Au cours des deux décennies suivantes, les œuvres portant la marque «Escalier de cristal» se font plus nombreuses, notamment dans les ventes art nouveau. Il est vrai que de nombreuses pièces sont associées à une deuxième griffe dont la cote s’envole dans les années 1970-1980, celle d’Émile Gallé (1846-1904). D’autres se rattachent au domaine spécifique de la céramique japonisante, qu’il s’agisse d’objets décoratifs ou d’éléments de services de table. L’enseigne apposait sa signature de différentes manières. Simplement libellée «Escalier de cristal», celle-ci pouvait être gravée sur le verre ou dans le bronze d’une monture, peinte au pochoir ou imprimée sur la terre. L’indication de la provenance de l’objet pouvait aussi être signifiée par une étiquette, circulaire ou rectangulaire, de dimensions variables, mentionnant la raison sociale et l’adresse de l’établissement. L’usage de cette étiquette n’était pas toujours commercial. Il arrivait en effet qu’elle soit apposée de manière à occulter l’identité de l’exécutant, qu’il s’agisse d’un artiste ou d’une manufacture. Tel est le cas par exemple d’un grand plat d’ornement en faïence de Gallé, acquis par le musée d’Orsay le 10 mai 1982 chez Christie’s à Genève. À la fin des années 1980, alors que se multiplient les témoignages du degré de perfection atteint par ses montures – l’une des plus spectaculaires étant celle d’un vase de Louis Comfort Tiffany présentée à l’Exposition universelle de Paris en 1900, à côté de celle non moins impressionnante du vase La Nuit, acquis auprès de sir Valentine Robert Duff Abdy par le musée d’Orsay en 1980 –, apparaît dans les salles de ventes un autre type de production portant la marque de l’Escalier de cristal. Il s’agit de pièces de mobilier, dont la remarquable qualité d’exécution incita Denise Ledoux-Lebard à inclure l’enseigne dans son ouvrage de référence paru en 1989, Le Mobilier français du XIXe siècle. 1795-1889. Dictionnaire des ébénistes et des menuisiers (éditions de l’Amateur). Estampillées au fer «Escalier de cristal Paris», ces réalisations sont, pour la majeure partie d’entre elles, soit des copies rigoureuses de modèles de styles Louis XV, Louis XVI et Empire, soit des adaptations «modernes» de ces styles.
 

Kroeller (ébéniste) et Pestat (bronzier), cabinet japonisant modèle «Lièvre», d’après des dessins d’Henry Pannier (1853-1935), palissandre
Kroeller (ébéniste) et Pestat (bronzier), cabinet japonisant modèle «Lièvre», d’après des dessins d’Henry Pannier (1853-1935), palissandre, 208 118 66 cm, collection particulière.
© Daguerre / Luc Pâris


Triomphe à l’Exposition des produits de l’industrie
Rares sur le marché de l’art à cette époque étaient encore les pièces d’inspiration japonisante ayant retenu en leur temps l’attention des clients les plus prestigieux de la maison. Ce sont elles néanmoins, ainsi que les relations entretenues avec Gallé – à qui j'avais consacré une exposition au musée du Luxembourg en 1985 – et l’impact du service «Rousseau» (cf. l'exposition-dossier au musée d’Orsay trois ans plus tard) sur celui aux «Grands oiseaux» de l’Escalier de cristal qui m’ont déterminé à approfondir la question de cette maison. Ces recherches ont abouti à la publication en 1989 d’un article, «Contribution à une histoire du mobilier japonisant : les créations de l’Escalier de cristal», dans la Revue de l’art (no 85, pages 76-83). Cette étude, même si elle retraçait l’historique de l’enseigne, ne prenait en considération que la période qui débutait en 1872 avec le transfert du magasin du Palais-Royal au quartier de l’Opéra, 6, rue Scribe et au 1 de la rue Auber, fleuron de l’urbanisme haussmannien. La décision en revenait à Émile Augustin Pannier (1828-1892), dont l’intuition fut saluée dans L’Illustration du 7 décembre 1872 : «Les propriétaires des magnifiques magasins de l’Escalier de cristal, connus du monde entier, quittaient le vieux palais et cette galerie où ils ont si longtemps régné pour aller s’établir au cœur même du Paris nouveau, élégant, vivant à deux pas du monument splendide de l’architecte Garnier.» Les balustres en cristal du fameux escalier installé en 1813 par Mme Désarnaud (née en 1775 Marie-Jeanne-Rosalie Charpentier) dans son magasin sis 163, galerie de Valois furent réutilisés, perpétuant ainsi la mémoire de la fondatrice d’une maison dont l’appellation exacte était «À l’escalier de cristal» au début du XIXe siècle – deux ans après sa fermeture, l’escalier fut de nouveau démonté et remonté dans une demeure de Croissy-sur-Seine, propriété de l’Assistance publique - Hôpitaux de Paris. Sa participation à l’Exposition des produits de l’industrie de 1819 a valu à l’Escalier de cristal un véritable triomphe ainsi qu’une médaille d’or, la vedette ayant été assurément le mobilier aujourd’hui conservé au musée du Louvre : une table et un fauteuil en cristal, verre églomisé et bronze doré commandés pour la reine d’Espagne, mais acquis en raison du décès de celle-ci par la duchesse de Berry, déjà cliente de Mme Désarnaud. L’étude consacrée à ce chef-d’œuvre par Anne Dion-Tenenbaum et parue dans le catalogue de l’exposition du Grand Palais d’octobre-novembre 1991 («Un âge d’or des arts décoratifs. 1814-1848») éclairait de manière définitive les débuts de l’enseigne.



 

Hippolyte Boulenger  (1837-1874), coupe polylobée à motif de carpe du service aux dit «Grands oiseaux», Choisy-le-Roi, 1885, faïence émail
Hippolyte Boulenger  (1837-1874), coupe polylobée à motif de carpe du service aux dit «Grands oiseaux», Choisy-le-Roi, 1885, faïence émaillée, 23 cm, collection particulière.
© Éditions Monelle Hayot / Alo Paistik
Henry Pannier, page de carnet de type «livre de raison».© Archives familiales
Henry Pannier, page de carnet de type «livre de raison».
© Archives familiales


Alliances familiales fructueuses
Aujourd’hui, avec la parution de l’ouvrage d’Annick et Didier Masseau, toute l’histoire de l’Escalier de cristal, de sa fondation en 1809 à sa fermeture en 1923, est délivrée sous une forme luxueuse, en parfaite adéquation avec son sous-titre. Le texte, d’une grande rigueur scientifique, répond à bien des questions que peuvent se poser amateurs et marchands, confrontés à une production d’une grande variété aussi bien typologique que technique. Il fallait la compétence de l’historien qu’est Didier Masseau, professeur des universités, spécialiste du XVIIIe siècle, pour exploiter les archives familiales en sa possession. Celui-ci est en effet l’arrière-arrière-petit-fils d’Émile Pannier, le même qui avait compris que si l’Escalier de cristal voulait de nouveau briller de tous ses feux comme il l’avait fait sous la Restauration, il lui fallait impérativement abandonner le Palais-Royal, tombé en somnolence, et s’implanter en plein cœur du nouveau Paris cosmopolite. Quant à Annick Masseau, ancienne élève de Pierre Verlet à l’École du Louvre et présidente de la société des Amis du palais de Compiègne, elle avait toute légitimité pour aborder la problématique du XVIIIe siècle revisité par le XIXe, qui imprègne la production de l’Escalier de cristal dès les années 1840, lorsque la direction est assurée par Pierre Isidore Lahoche (1805-1882), dont la fille Célina épousera Émile Pannier. Ce n’est pas le moindre intérêt de l’ouvrage que de faire pénétrer le lecteur dans un monde où les alliances familiales peuvent entraîner des répercussions sur la marche des affaires. Il ne fait aucun doute que si l’Escalier de cristal, spécialisé dans la céramique, la verrerie et le bronze d’ameublement, a pu développer la branche du mobilier dans les années 1890, c’est en raison du mariage de Georges Pannier, le fils aîné d’Émile, avec Julie Damon, héritière des établissements Krieger-Damon, établis dans le faubourg Saint-Antoine depuis le XVIIIe siècle. C’est ainsi que les frères Pannier ont pu procéder à l’exécution de modèles japonisants, conçus par Édouard Lièvre (1828-1886), dont la vente eut lieu avec leurs droits de reproduction à Drouot le 27 février 1890. Belle aubaine pour l’Escalier de cristal, qui a entre autres réalisé en six exemplaires un cabinet dans cette veine comptant parmi ses plus emblématiques créations mobilières et dont l’un fut acquis par le grand-duc Vladimir, oncle de Nicolas II (aujourd’hui au musée de l’Ermitage).


 

Michel Charles Fichot (1817-1903), Les Nouveaux Magasins de l’Escalier de cristal, rue Scribe et rue Auber, paru dans L’Illustration en 18
Michel Charles Fichot (1817-1903), Les Nouveaux Magasins de l’Escalier de cristal, rue Scribe et rue Auber, paru dans L’Illustration en 1872, estampe, 22 31 cm.
© Paris Musées / Paris musée Carnavalet-histoire de Paris


Indispensables carnets de mémoire
Comment savons-nous que le meuble a été exécuté à six reprises et qu’un membre de la famille impériale en a acquis une version pour la somme de 6 500 francs-or ? La réponse se trouve dans un carnet d’Henry Pannier (1855-1935), le frère de Georges, assurément parmi les documents les plus précieux pour pénétrer le monde de l’industrie d’art parisienne du dernier tiers du XIXe siècle. En effet nous sont parvenus trois carnets, sortes de livres de raison, dans lesquels sont consignés tous les modèles d’objets et de meubles en vente à l’Escalier de cristal, du temps de la direction de la famille Pannier. Chaque dessin est accompagné d’informations – souvent formulées à l’aide d’abréviations – relatives aux mesures, aux matériaux, aux artisans qui ont été sollicités pour l’exécution, aux acquéreurs et à la somme leur ayant été demandée. Ces documents sont intégralement reproduits dans une annexe de l’ouvrage, dont la consultation s’impose désormais pour identifier définitivement la production de l’Escalier de cristal, mais aussi pour approfondir l’étude d’un décor intérieur relevant d’un attachement à la grande tradition du XVIIIe siècle, et d’une quête d’exotisme.

Philippe Thiébaut est conservateur général honoraire du patrimoine et spécialiste de l’art nouveau. Il a été le commissaire de plusieurs expositions majeures dont «Guimard» au musée d’Orsay (1992), «1900» au Grand Palais (2000) et «Art Nouveau Revival « (Orsay, 2009). Il est aussi l’auteur de nombreux articles et ouvrages. 

à lire
Annick et Didier Masseau, L’Escalier de cristal. Le luxe à Paris 1809-1923,
éditions Monelle Hayot, 2021, 344 pages, 480 illustrations, 80 €.


 

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