Armory Show, l’art de résister au temps

Le 28 février 2019, par Jérémy André

la foire new-yorkaise célébrera bientôt sa 25e édition à Manhattan, sur les rives de l’Hudson. Un événement aujourd’hui soumis à une forte concurrence, mais que le monde de l’art continue d’attendre comme l’arrivée du printemps.

The Armory Show 2018.
PHOTO TEDDY WOLFF. COURTESY THE ARMORY SHOW

Théâtre de tous les possibles, l’Armory Show fait partie de ces événements mythiques qui ont popularisé l’art contemporain aux États-Unis. Mythique car très ancien… Nommée The International Exhibition of Modern Art, sa première édition eut lieu en 1913 et se déroula comme c’est toujours le cas  sur les rives de l’Hudson, dans les locaux new-yorkais de la caserne du 69e régiment d’infanterie (69th Regiment Armory). À l’époque, il s’agissait pour ses créateurs de dévoiler à leurs compatriotes, en un seul lieu, toute la richesse des avant-gardes artistiques européennes, de Courbet à Cézanne, en passant par Van Gogh, Munch, Kandinsky et les frères Duchamp.
Scandaleusement vôtre
Soumis à de vives critiques avant même son inauguration  dont celles, acerbes, du président Théodore Roosevelt , l’Armory Show fut pourtant un véritable succès : 300 000 visiteurs se précipitèrent dans les galeries pour découvrir les 1 250 œuvres exposées malgré les controverses. Le pari des organisateurs était osé mais fut relevé magistralement : l’événement entra directement dans l’histoire de l’art moderne aux États-Unis, et permit au pays de bâtir sa première véritable passerelle d’échanges artistiques avec la France et le Royaume-Uni. Sur le plan national, l’Armory Show fit également l’effet d’une bombe, par la visibilité qu’il offrait aux jeunes artistes américains alors en froid avec l’académisme ambiant, parmi lesquels Edward Hopper. Précisons qu’un quart des tableaux exposés  250 environ  furent vendus, essentiellement à des collectionneurs en herbe, qui devinrent, à partir des années 1960, les dirigeants des grands musées d’art contemporain américains. La manifestation actuelle  qui s’apprête à fêter son quart de siècle d’existence  n’a plus vraiment de lien avec l’Armory Show des origines, ce qui n’empêcha nullement les fondateurs  un petit groupe de marchands d’art  de capitaliser sur la notoriété du glorieux ancêtre, lors du lancement en 1994. La filiation devint toutefois un peu plus concrète cinq ans plus tard, lorsque la Gramercy International Art Fair comme s’appelait la foire au départ se rapatria sur les rives de l’Hudson, précisément dans les anciens entrepôts de l’Armory, dont elle reprit définitivement le nom, en guise d’hommage. Pour cette nouvelle plateforme de l’art moderne, le succès est rapidement au rendez-vous. Confortablement installées sur deux immenses quais, les premières éditions s’enchaînent sans fausse note et assoient l’hégémonie de l’événement sur l’ensemble du sol américain, alors dépourvu de grandes foires d’art contemporain. Dans ces conditions, l’Armory n’a aucun mal à attirer la crème des galeristes du monde entier et devient vite le temple des affaires. À tel point qu’au milieu des années 2000, la manifestation et la multitude d’événements annexes qu’elle entraîne dans son sillon vont jusqu’à titiller sérieusement les références européennes du genre, dont Frieze, à Londres, Art Basel ou la FIAC, à Paris. L’événement vit alors ses plus belles années. Car le vent va peu à peu tourner… À force de trop vouloir donner, l’Armory Show va finir par lasser. Pire, à partir de la fin des années 2000, des critiques de plus en plus nombreuses pointent son caractère indigeste : trop étendue, trop consensuelle, trop fourre-tout. Le public ne s’y retrouve plus et boude l’événement. Une difficulté qui vient s’ajouter à une autre, plus profonde, liée à la spécificité de New York. Dans cette ville, les grandes galeries d’art contemporain en imposent tellement avec leurs carnets d’adresses et leurs espaces gigantesques qu’elles peuvent se permettre de bouder la manifestation. Un comble, vu de l’extérieur. De plus, l’Armory Show doit composer avec l’arrivée de sérieux concurrents sur le continent américain, à commencer par Art Basel, à Miami Beach, qui, depuis 2002, lui fait de l’ombre. Certains ont même craint le coup de grâce en 2011, lorsque la londonienne Frieze a décidé de s’installer à New York. Face à ce nouveau rival, qui mise sur la perfection en termes d’accueil et d’installations, l’Armory s’est trouvé ébranlé et a paru démodé. En perte de vitesse et en mal d’avenir.
Le tournant des années 2010
En 2013, les actionnaires vont même jusqu’à tenter de revendre la foire à des acteurs du marché, dont Louise Blouin, la fantasque canadienne propriétaire d’Artinfo, Modern Painters et Art+Auction. En vain. L’heure est grave, suffisamment pour que des décisions radicales soient prises. La première d’entre elles consiste à se tourner vers Noah Horowitz. Jeune directeur de la VIP Art Fair, il est appelé pour reprendre les commandes du navire en perdition. En trois ans, celui qu’on présente alors comme un simple outsider redresse la barre. Il réduit d’abord la voilure en termes de galeries, et aère les espaces d’exposition dans les docks. Il multiplie les vernissages, les performances, les visites d’ateliers, ainsi que les partenariats exclusifs avec les grandes institutions muséales (MoMA, Metropolitan, Centre Pompidou, Tate, etc.). Les efforts se révèlent payants : sous sa direction, les milliardaires texans et californiens font leur retour à l’Armory Show et les ventes record se succèdent. Quant à l’intérêt des collectionneurs, venus d’Europe notamment, il renaît, lui aussi, peu à peu. Et ce, grâce à plusieurs évolutions telles que l’explosion des foires satellites comme Volta ou Scope à l’esprit plus décalé. Les autres faits d’armes de Noah Horowitz, avant qu’il ne parte prendre la direction américaine d’Art Basel, auront été d’insuffler une réelle ambition curatoriale à l’Armory Show et d’ouvrir les lieux aux artistes émergents ainsi qu’à des œuvres oubliées, que le milieu tenait pour négligeables depuis presque un demi-siècle. En 2016, Benjamin Genocchio s’est vu confier la relève, mais l’idylle, partie sur de bonnes bases, ne dure pas. Erreur de casting ? L’ex-directeur de la branche news d’Artnet est finalement démis de ses fonctions deux ans plus tard, rattrapé par des accusations de harcèlement sexuel. Un sale coup médiatique pour l’Armory, dont la direction est depuis assurée par l’ex-directrice adjointe d’Expo Chicago, l’énergique Nicole Berry, qui répète à l’envi que la foire a bel et bien sa place au cœur de Manhattan. Toujours est-il que son premier cru, l’an dernier, a remporté un joli succès, notamment auprès des curateurs invités et des galeries, qu’elles soient mondialement connues avec le retour notable de Perrotin, Gagosian et Eigen + Art ou nouvellement venues (au nombre de 43 l’an dernier sur les 198 conviées). Autant d’évolutions qui ont offert aux 65 000 visiteurs l’une des plus belles éditions depuis des années. Pour ce vingt-cinquième opus forcément très attendu, le défi sera de faire au moins aussi bien. Mais avec un sérieux handicap : à moins d’une semaine de l’ouverture, des défauts structurels ont été découverts sur un des bâtiments, impliquant la fermeture de certains espaces, la remise à plat du plan de foire, l’annulation de Volta et beaucoup de publicité inquiétante. Vous avez dit « foire maudite » ? 

À savoir
Armory Show, Pier 92 & 94, New York.
Du 7 au 10 mars 2019.
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