Aristophil VII, des notes et des lettres

Le 04 novembre 2020, par Philippe Dufour

Une partie du fonds Aristophil affronte bientôt le feu des enchères pour une nouvelle série de vacations, où Boris Vian côtoie Georges Bizet, Louis-Ferdinand Céline dialogue avec Charlotte Corday et Saint-Exupéry… 

Jean-Jacques-Régis de Cambacérès (1753-1824), manuscrits avec corrections et additions autographes, «Eclaircissemens publiés par Cambacérès sur les principaux événemens de sa vie politique» (1821-1824).
Estimation : 40 000/50 000 € - Vente n° 36

Le coup de projecteur a été mis, cette fois, sur les artistes qui, des grands écrivains aux musiciens de génie, brilleront lors de cet épisode n° VII des ventes Aristophil, lui-même découpé en huit rendez-vous à huis clos, du 17 au 24 novembre… Ainsi, riche en manuscrits et tapuscrits, courriers échangés et autres notes autographes, parfois illustrés de précieux croquis, l’ensemble offre un impressionnant raccourci de la littérature française. La période moderne y est particulièrement à l’honneur, évoquant des figures hors du commun, voire pour certaines marginales. C’est en tout cas le thème choisi pour la première vente, orchestrée par la maison Aguttes, le mardi 17 novembre.

De Rimbaud à Vian, les grands marginaux
L’auteur de L’Écume des jours et de L’Automne à Pékin aurait eu 100 ans cette année… L’occasion était trop belle pour ne pas proposer des documents uniques éclairant la vie et l’œuvre de Boris Vian, romancier, ingénieur, traducteur et trompettiste, géniale figure du Paris bohème de l’après-guerre. De sa plume iconoclaste, on propose un texte emblématique : le manuscrit du Goûter des généraux, une pièce de théâtre antimilitariste écrite en 1951 – qui ne paraîtra qu’en 1962 –, sur une estimation de 10 000/15 000 €. Toujours pour la scène, la traduction de Mademoiselle Julie d’August Strindberg le suivra de peu (8 000/10 000 €). Vian, membre du Collège de pataphysique, sera bien entouré, l’opérateur ayant regroupé autour de lui quelques «maudits», comme l’indique le sous-titre de la session. En fait partie Louis-Ferdinand Céline, ciseleur de mots et dont figure le manuscrit autographe de Rigodon, composé entre janvier 1960 et juin 1961 ; il se présente en six volumes, estimés 80 000/100 000 €. Autre marginal, prodigieux, Arthur Rimbaud nous laisse le poème autographe intitulé Bonne pensée du matin — cinq quatrains écrits à l’été 1872 —, une page calligraphiée qui a appartenu à Paul Verlaine (prévoir 80 000/120 000 €). Plus tôt dans le siècle, Alfred de Vigny s’interrogeait sur la place des poètes dans la société : son manuscrit de travail des Consultations du Docteur-Noir. Stello devrait trouver acquéreur à 100 000/150 000 €. Avec la vacation du mercredi 18 novembre, sous l’égide d’Artcurial, on retrouvera une autre plume, tout aussi flamboyante : celle de Romain Gary, dont le manuscrit de La Vie devant soi, parue sous le pseudonyme d’Émile Ajar, est avancé à 12 000/15 000 €. Stendhal, lui, s’exprimera à travers ses lettres adressées à Sophie Duvaucel, où il analyse ses romans Le Rouge et le Noir et Lucien Leuwen (30 000/50 000 €).

Boris Vian (1920-1959), Le Goûter des généraux, manuscrits autographes et tapuscrits [1951]. Estimation : 10 000/15 000 € - Vente n° 33
Boris Vian (1920-1959), Le Goûter des généraux, manuscrits autographes et tapuscrits [1951].
Estimation : 10 000/15 000 € - Vente n° 33


Mozart, Bizet, Chopin… la musique à sa source
Des notes – « richesses de ces pages toutes bruissantes de musique », selon les mots de l’expert Thierry Bodin – vont rappeler le 20 novembre la genèse de certaines œuvres musicales, célèbres ou oubliées, composées par les plus grands. Lors d’une première partie, pilotée par Ader, deux reliques de Jean-Sébastien Bach sont proposées, dont un fragment de la cantate BWV 188, Ich habe meine Zuversicht (compter 100 000 à 120 000 € pour les deux). Le génie de Wolfgang Amadeus Mozart se laisse également appréhender grâce à un ensemble de partitions, parmi lesquelles le seul vestige connu d’un Magnificat aujourd’hui perdu et dont ne nous sont parvenues que les sept mesures inscrites sur ce feuillet (80 000/90 000 €). Il est accompagné de la première version d’une scène des Noces de Figaro (300 000/350 000 €). Pour saisir la pensée de Ludwig van Beethoven, on peut ensuite parcourir une lettre adressée à son éditeur Carl Friedrich Peters – traitant, entre autres, de la Missa solemnis –, accessible entre 60 000 et 80 000 €. Pour la période romantique, le leader devrait s’appeler Frédéric Chopin, auteur de deux pièces pour piano, Allegretto et Mazur, inspirées de musiques populaires polonaises ; pour leur manuscrit autographe, prévoir 80 000/ 100 000 €... Ce même 20 novembre, la maison Aguttes prend le relais pour proposer un vénérable manuscrit de copiste : le Recueil des plus beaux endroits des Opéra de Mr. de Lully des environs de 1700 (7 000/8 000 €). L’Opéra encore, mais celui du XIXe siècle, avec l’un des plus grands compositeurs du genre : Georges Bizet. Le père de Carmen signe là un important manuscrit musical, soit l’orchestration de l’ouverture de David Rizzio, œuvre d’Hippolyte Rodrigues (40 000/50 000 €).

Général Robert Duplessis (1857-1929), 28 carnets autographes signés « R. Duplessis », plus photographies et documents joints, 1914-1917 ;
Général Robert Duplessis (1857-1929), 28 carnets autographes signés « R. Duplessis », plus photographies et documents joints, 1914-1917 ; 28 carnets in-12 ou petit in-8°.
Estimation : 15 000/20 000 € - Vente n° 37

Hommes et femmes de la Révolution
Deux ventes successives étant consacrées à l’Histoire depuis le début de l’aventure Aristophil, cette fois les quatrième et cinquième se partagent l’après-midi du 19 novembre. Drouot Estimations ouvre le feu avec, comme l’indique encore Thierry Bodin, un « incroyable album composé par Arthur Meyer, le directeur du journal Le Gaulois, à partir du livre des Hommes de la Révolution » de Pierre-Nicolas Coste d’Arnobat (édition de 1830), et dont on attend 150 000/200 000 €. La fourchette est justifiée, car ce luxueux ouvrage in-12 s’accompagne de soixante-cinq documents originaux et autographes exceptionnels, « montés » tels qu’une note de Louis XVI accompagnée d’une mèche de cheveux de Louis XVII, ou encore l’Adresse aux Français autographe retrouvée sur Charlotte Corday au moment de son arrestation… Sans oublier trente-cinq dessins ou aquarelles originaux, signés, entre autres, Saint-Aubin ou Raffet. Quant au général Bonaparte, il présentera ici son visage sentimental, avec une belle lettre d’amour adressée à Joséphine quelques jours avant leur mariage, célébré le 9 mars 1796 (compter 60 000/80 000 €). Jean-Jacques-Régis de Cambacérès (1753-1824) joua des rôles de premier plan en son temps, de celui de conventionnel à archichancelier sous l’Empire, en passant par consul de 1799 à 1804. Il les évoquera dans des Mémoires, dont les manuscrits avec corrections sont disponibles sous le titre d’Eclaircissemens… (40 000/50 000 €). Place ensuite à la maison Aguttes, qui nous parle d’un homme de terrain, le général Robert Duplessis. Celui-ci nous a laissé un témoignage, au jour le jour, sur la guerre de 1914-1918, se montrant très critique sur cette apocalypse… Ses vingt-huit carnets autographes signés – plus des photographies et des documents – nécessitent 15 000/20 000 €.
 

Frédéric Chopin (1810-1849), manuscrit musical autographe signé « Ch», Allegretto et Mazur [KK VIIb 7-8], [vers 1832-1833] ; 1 page oblong
Frédéric Chopin (1810-1849), manuscrit musical autographe signé « Ch», Allegretto et Mazur [KK VIIb 7-8], [vers 1832-1833] ; 1 page oblong in-fol., dans une chemise de maroquin rouge, étui.
Estimation : 80 000/100 000 € - Vente n° 38

L’épopée aérienne en deux sessions 
Ce dernier chapitre évoque les moments fondateurs d’une aventure aéronautique qui a véritablement accéléré le cours de l’histoire contemporaine. Lors du rendez-vous du mercredi 18 novembre, ce sont deux décennies pionnières de l’épopée de l’aviation, 1920-1940, qui revivront. Menée par Artcurial, la vente relate les grandes traversées aériennes, et l’essor de l’Aéropostale qui s’ensuivit. D’intrépides pilotes y apparaissent, tel Charles Lindbergh survolant l’Atlantique Nord à bord du Spirit of St. Louis en 1927, exploit illustré par un important ensemble d’archives techniques (prévoir 200 000/300 000 €). D’Antoine de Saint-Exupéry, on retiendra surtout le manuscrit autographe et dactylographié de Pilote de guerre, rédigé vers 1940-1941 (de 75 000 à 100 000 €). Cette vente conte aussi le siège de Paris en 1870-1871, à travers un ensemble de ballons montés, archives émouvantes à l’instar de celui « des Gravilliers», bien parvenu à son destinataire d’Aubusson (4 000/5 000 €). Ce sera aussi le thème choisi par Aguttes, le 24 novembre à Neuilly, d’où se détachera surtout le pli envoyé à Londres en date du 30 septembre 1870, et aujourd’hui estimé 4 500/5 000 €.
 

Jeanne duval, la muse fatale de Baudelaire
 
Charles Baudelaire (1821-1867), Portrait de Jeanne Duval, mine de plomb, encre et plume, 13,5 x 8 cm, contrecollé sur papier fort. Estimat
Charles Baudelaire (1821-1867), Portrait de Jeanne Duval, mine de plomb, encre et plume, 13,5 cm, contrecollé sur papier fort.
Estimation : 30 000/40 000 € - Vente n° 33

Elle fut l’amante, la muse, mais aussi le grand tourment du poète : Jeanne Duval a occupé une place centrale dans la vie de Charles Baudelaire, qui dira d’elle : « La seule femme que j’aie aimée » (lettre à son notaire Narcisse Ancelle, 30 juin 1845). Pourtant, leur relation n’aura cessé d’être conflictuelle, faite de cohabitations, de disputes violentes, de ruptures et de réconciliations… Née – peut-être – à Saint-Domingue après 1820, Jeanne est une mulâtresse à la peau très claire et aux grands yeux, qui ne laisse personne indifférent ; Théodore de Banville la décrit ainsi : « C’était une fille de couleur, d’une très haute taille, qui portait bien sa brune tête ingénue et superbe, couronnée d’une chevelure violemment crespelée, et dont la démarche de reine, pleine d’une grâce farouche, avait quelque chose à la fois de divin et de bestial. » Baudelaire la rencontre à Paris vers 1842, alors qu’elle tient des petits rôles au théâtre ; elle devient sa maîtresse durant une vingtaine d’années, et l’objet de ses poèmes, dont certains appartiennent aux Fleurs du mal, comme « La Chevelure ». Dans « Je te donne ces vers », il l’interpelle âprement : « Être maudit à qui, de l’abîme profond/Jusqu’au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond ! ». Il la dessine aussi, au moins à quatre reprises, dont la feuille proposée ici… Jusqu’à sa mort en 1867, Baudelaire lui restera fidèle en amitié, la secourant alors qu’hémiplégique et vieillie elle vit très modestement aux Batignolles. 
Elle fut l’amante, la muse, mais aussi le grand tourment du poète : Jeanne Duval a occupé une place centrale dans la vie de Charles Baudelaire, qui dira d’elle : « La seule femme que j’aie aimée » (lettre à son notaire Narcisse Ancelle, 30 juin 1845). Pourtant, leur relation n’aura cessé d’être conflictuelle, faite de cohabitations, de disputes violentes, de ruptures et de réconciliations… Née – peut-être – à Saint-Domingue après 1820, Jeanne est une mulâtresse à la peau très claire et aux grands yeux, qui ne laisse personne indifférent ; Théodore de Banville la décrit ainsi : « C’était une fille de couleur, d’une très haute taille, qui portait bien sa brune tête ingénue et superbe, couronnée d’une chevelure violemment crespelée, et dont la démarche de reine, pleine d’une grâce farouche, avait quelque chose à la fois de divin et de bestial. » Baudelaire la rencontre à Paris vers 1842, alors qu’elle tient des petits rôles au théâtre ; elle devient sa maîtresse durant une vingtaine d’années, et l’objet de ses poèmes, dont certains appartiennent aux Fleurs du mal, comme « La Chevelure ». Dans « Je te donne ces vers », il l’interpelle âprement : « Être maudit à qui, de l’abîme profond/Jusqu’au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond ! ». Il la dessine aussi, au moins à quatre reprises, dont la feuille proposée ici… Jusqu’à sa mort en 1867, Baudelaire lui restera fidèle en amitié, la secourant alors qu’hémiplégique et vieillie elle vit très modestement aux Batignolles.

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