ARCO, sur un air latino

Le 12 mars 2020, par Alexandre Crochet

Des ventes au tempo un peu lent, mais solides, ont marqué une foire rafraîchissante centrée sur l’Espagne et l’Amérique du Sud. Bilan de cette 39e édition madrilène.

Œuvres de José Guerrero et David Magán sur le stand de la galerie Cayon
© COURTESY ARCOmadrid ET GALERIA CAYON

Sous un éclatant soleil printanier, ARCO a bravé fin février le coronavirus, qui était sur toutes les lèvres alors que les premiers cas étaient déclarés en Espagne au moment de l’ouverture de la foire. Il en fallait plus pour freiner l’intérêt du public, venu arpenter les 209 stands de la plus importante manifestation marchande d’art contemporain au-delà des Pyrénées. Au total 93 000 visiteurs, selon les organisateurs, ont découvert cette 39e édition (74 580 entrées pour la FIAC en 2019). Celle-ci est marquée par l’arrivée à sa tête de l’énergique Maribel López, bras droit et successeur de Carloz Urroz, nommé directeur de la fondation Thyssen-Bornemisza Art Contemporary à Madrid. Ce dernier constituait d’ailleurs l’une des rares exceptions dans l’histoire d’une foire constamment dirigée par des femmes – et fondée par une galeriste toujours en activité, Juana de Aizpuru, grande figure madrilène. Dans ce pays monarchique encore traditionaliste, la foire veut offrir une image moderne. Ainsi, l’exposition-vente «It’s just a Matter of Time», organisée par l’artiste Alejandro Cesarco et par le commissaire Mason Leaver-Yap, mettait à l’honneur seize créateurs reflétant plus ou moins l’univers de l’artiste minimaliste et conceptuel Felix González-Torres. Au menu, les mains levées en néon de Glenn Ligon chez Chantal Crousel, un grand papier blanc plié – jeu décalé sur un mur qu’on peut emporter avec soi – chez Jan Mot, l’univers homoérotique de Hudinilson Jr. chez Jaqueline Martins, ou encore une étonnante installation vidéo de Maria Eichhorn présentée par Barbara Weiss. À la demande, une jeune projectionniste faisait tourner la bobine de votre choix parmi une liste aux noms très suggestifs. Que les tenants de l’ordre moral se rassurent : les films que nous avons pu voir, montrés sur une cloison, restaient d’un érotisme très artistique… Le tout, machine incluse, coûtait tout de même 140 000 €.
Une fenêtre sur l’Amérique latine
Qu’on se le dise : ARCO n’est pas un copié-collé des grands rassemblements de l’art contemporain qui lassent les collectionneurs avec l’éternelle répétition des mêmes enseignes et des mêmes signatures… Cette vitrine des galeries espagnoles est aussi une formidable fenêtre sur l’Amérique latine, d’où proviennent un grand nombre d’exposants, d’artistes mais aussi de visiteurs, qui souvent ont un pied-à-terre dans l’ancienne métropole coloniale. Au-delà des noms les plus connus, le visiteur non hispanique doit parfois accepter son ignorance et se laisser guider par les galeristes… «C’est une foire rafraîchissante. Il n’y a pas les sempiternels habitués, le contenu est dirigé sur l’Espagne et l’Amérique du Sud. Et les niveaux de prix ne sont pas excessifs ; on peut par exemple y découvrir des artistes espagnols méconnus dans la mouvance de Tàpies», confie la conseillère Patricia Marshall, qui travaille entre autres pour un grand collectionneur mexicain. Cette édition d’Arco offrait ainsi une palette allant de l’art moderne – avec un très beau dessin de berger par Picasso, de 1903, à la galerie Domenech de Barcelone (250 000 €) – aux récents et étonnants tableaux-puzzles en relief sur la ville de Carlos Garaicoa, chez Continua, ou au nommé pour le prochain prix Marcel Duchamp Enrique Ramírez, avec un travail de 2020 pour la foire chez Michel Rein. Le même galeriste parisien présentait une installation complexe de Dora García montrée en 2007 au Skulptur Projekte Münster, en Allemagne. Au chapitre des surprises figuraient les amusantes installations d’Alvaro Urbano, chez Chert Lüdde, l’une faisant pleuvoir derrière une fenêtre, l’autre représentant une porte où le facteur a glissé le courrier. Chantal Crousel, quant à elle, avait accroché dans l’allée un portrait de l’architecte Oscar Niemeyer par Wolfgang Tillmans. Thaddaeus Ropac, lui, n’avait pas hésité à sortir une pièce très importante, une sculpture murale en métal plié de Rauschenberg, à 1,2 M$… «Les galeries font un gros effort d’accrochage, le public est réceptif. J’ai rencontré des gens du Mexique qui ouvrent une fondation à une heure de Mexico. Et tous les Chiliens sont venus ! Les prix remis par la foire à des institutions et fondations d’Amérique latine, attirent les groupes de mécènes. C’est très intelligent aussi de décerner des prix à des collectionneurs qui ne sont pas ceux qu’on connaît par cœur. Et en ville, les institutions comme la Fondation Banco Santander mettent en avant des collectionneurs pourvus de moyens normaux. On n’est pas dans le marché, on regarde l’art, il ne s’agit pas d’épater tout le monde», observe Patricia Marshall.
Et les achats ?
Le musée Reina Sofía a acquis treize œuvres de Cabello/Carceller, Victoria Gil, Sara Ramo, Henrik Olesen, Daniela Ortiz, Jacqueline Mesmaeker et Ana Buenaventura, pour un total de 206 000 €. La fondation Helga de Alvear a craqué pour des œuvres de Roy Lichtenstein, Larry Bell, Albrecht Schnider, Ania Soliman, Miguel Angel Campano, Maria Droc, Vera Chaves Barcellos, David Claerbout, Tobias Rehberger ou Etel Adnan… Les achats ont été soutenus, même si certains notent un rythme un peu lent. Selon Susie Guzman, Senior Director chez Hauser & Wirth, la galerie a vendu à de nouveaux clients latino-américains basés à Madrid des pièces d’Eduardo Chillida, dont elle représente l’estate. Chez Perrotin, «le bilan est positif», avec de nombreuses ventes d’artistes sud-américains, comme Ivan Argote ou Gabriel Rico, dont les prix allaient de 7 000 à 30 000 €. Pilier de la foire, Lelong & Co s’est délesté d’œuvres de Chillida, de Miró, d’une tapisserie nouvelle de Plensa, tandis qu’un très gros collectionneur détenteur d’un musée à Miami lorgnait sur le même stand le solo-show sur Kiki Smith…

 

à savoir
ARCOmadrid fêtera ses 40 ans, toujours à l’Ifema.
Du 24 au 28 février 2021.
www.arcomadrid.es