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Amédée de Caranza, ou la passion des arts du feu

Publié le , par Philippe Dufour

Céramiste, verrier et inventeur… Amédée de Caranza, artiste, souvent méconnu, a cumulé les casquettes et signé certaines des réalisations les plus originales de la fin du XIXe siècle.

Amédée de Caranza (1843-1914), vase ovoïde cabossé à col ouvert en verre et décor... Amédée de Caranza, ou la passion des arts du feu
Amédée de Caranza (1843-1914), vase ovoïde cabossé à col ouvert en verre et décor de baies dans des branchages et d’étoiles gravé en réserve, signé, h. 32 cm, Drouot-Richelieu, 25 novembre 2019. Mathias & Oger-Blanchet OVV. Cabinet Marcilhac.
Adjugé : 2 576 

Un étonnant service à café japonisant, orné de vignettes animalières à la Hokusai, fait figure de carte de visite d’Amédée de Caranza. Sorti de la manufacture de faïences Jules Vieillard & Cie de Bordeaux, il déclenche de véritables duels d’enchères à chacun de ses passages en salle des ventes. Le 20 mars 2015, à l’Hôtel Drouot, la maison Aguttes OVV l’adjugeait à 32 512 €, alors que le 18 juin dernier, à Saint-Jean-de-Luz, chez Côte Basque Enchères OVV, un autre exemplaire changeait de mains pour 18 600 € (voir Gazette n° 25, page 158). Mais qui se cache derrière ce nom à la Offenbach, que l’on croise parfois sur le marché de l’art ? Entre 1867 et 1914, l’artiste haut en couleur s’est illustré avec talent dans les domaines des arts du feu, céramique et verrerie, déposant au passage plusieurs brevets d’invention. Il faut dire que l’homme a de qui tenir, puisqu’il naît à Constantinople, le 23 (ou 29) juillet 1843, d’Ernest Conrad de Caranza, un brillant ingénieur manufacturier français qui a fait fortune en Turquie. Son géniteur est également passionné par la photographie naissante, et il arpente l’Asie Mineure pour réaliser des clichés aujourd’hui très recherchés. Ainsi entre 1852 et 1854, il compose deux albums avec pour sujet les monuments de la capitale ottomane, ce qui lui vaut le titre de photographe officiel du sultan Abdülmecid Ier. Quant au frère d’Amédée, prénommé Achille, né en 1840, il deviendra un peintre de natures mortes apprécié… et un vrai communard, condamné par contumace pour son rôle en 1871 en tant qu’officier au 1er bataillon des «Vengeurs de Paris» ! À ce sujet, il faut noter qu’on attribue souvent à tort ses œuvres à Amédée, en raison de l’usage de leurs initiales semblables.
 

Manufacture Jules Vieillard & cie, à Bordeaux, Amédée de Caranza, service à café en faïence fine à décor émaillés polychrome, vers 1880, c
Manufacture Jules Vieillard & cie, à Bordeaux, Amédée de Caranza, service à café en faïence fine à décor émaillés polychrome, vers 1880, comprenant 13 pièces, marqué sous la base. Saint-Jean-de-Luz, samedi 18 juin 2022. Côte basque Enchères Lelièvre-Cabarrouy OVV.
Adjugé : 18 600 


Des débuts prometteurs dans la faïence
En 1860, après le retour de son père en France, on retrouve le jeune Amédée de Caranza à Paris, installé au 66, rue d’Allemagne, dans le 19
e arrondissement. Mais ce n’est que sept ans plus tard, qu’il réapparaît de manière officielle dans le catalogue des exposants récompensés par le jury de l’Exposition universelle de 1867, au sein de la société De Caranza, Parvillée, Flandrin et Labbé, Paris, Faïence décoratives, auréolée d’une mention honorable. D’ailleurs, lors de son mariage à la mairie du IIe arrondissement, le 1er octobre 1868, avec Félicité Martin, les registres indiquent dans la case profession : «fabricant de céramique». À 25 ans, Caranza est déjà un spécialiste en la matière, recherché, et il va bientôt débuter une carrière tumultueuse, où alterneront contrats dans les meilleures fabriques françaises et créations de sociétés, souvent vouées à l’échec. Vers 1870, selon une tradition sujette aujourd’hui à controverse, il aurait rejoint les ateliers de Longwy pour y développer les fameux émaux cloisonnés sur faïence. Quoi qu’il en soit, ce passage supposé est surtout révélateur du rôle qu’il a joué dans la mise au point d’une technique imitant les productions de l’Extrême-Orient, et également remise au goût du jour par deux autres céramistes contemporains, Eugène Collinot et Adalbert de Beaumont. De fait, vers 1876, pour la manufacture de Creil-Montereau, avec laquelle il collabore brièvement, notre artiste use de ce procédé sur une assiette signée, aujourd’hui conservée au musée des Arts décoratifs et du Design de Bordeaux. Cet art minutieux des émaux «en reliefs cernés» est obtenu par la pose d’un contour de peinture métallique, empêchant les couleurs de se mélanger à la cuisson. Bientôt, Amédée de Caranza aura toute liberté de le développer dans une autre maison, plus prestigieuse encore : celle de Jules Vieillard & Cie, sise quai de Bacalan, à Bordeaux, où il entre début 1878. Comme le résume l’historienne de l’art Claude Mandraut – qui prépare pour l’année prochaine un ouvrage sur cet artiste et la célèbre fabrique girondine, aux éditions de l’Entre-deux-Mers –, ses créations spectaculaires «ont marqué la céramique bordelaise et fait souffler un vent d’exotisme dans une ville traditionnelle».

Henri Copillet (1865-1910), Amédée de Caranza, Le Saut du lapin, vase cylindrique, verre très fin à oxydations métallifères, décor rehauss
Henri Copillet (1865-1910), Amédée de Caranza, Le Saut du lapin, vase cylindrique, verre très fin à oxydations métallifères, décor rehaussé d’émaux irisés, signé sous le vase «H. Copillet et cie 1572 Noyon (Oise)», h. 17 cm. Lausanne, 8 décembre 2017. Hôtel des ventes de Lausanne.
Adjugé : 1 296 


Inspirations orientales
L’inspiration vient d’abord de la Turquie, qui donne naissance à des pièces spectaculaires, imitant la céramique islamique et parfois ornées de calligraphies arabes. L’un des meilleurs exemples de ce goût pour l’Orient est la fontaine dite «persane» attribuée à Caranza, qui triompha à l’Exposition universelle de 1878 (conservée aux musée des Arts décoratifs et du Design de Bordeaux). Il ne faut pas oublier que son auteur connaissait parfaitement ce type de décors, vus dans son enfance sur les murs des grandes mosquées de Constantinople, tapissées de carreaux d’Iznik. Sous son impulsion, un autre courant sera à l’origine du succès de Vieillard : le japonisme, dont la vogue atteint alors son apogée. À cela, une excellente raison : comme le rappelle encore Claude Mandraut, l’artiste «semble avoir une bonne connaissance des thèmes décoratifs de La Manga d’Hokusai, soit quinze livrets d’esquisses rapides reprenant les dessins des grands maîtres japonais». L’œuvre constitue pour lui une véritable source d’inspiration, teintée d’une ironie qui n’est sans doute pas pour déplaire à Caranza… En attestent ses décors où des personnages se trouvent nez à nez avec des grenouilles ou des insectes géants, et des perroquets en kimono jouant de l’accordéon ! Ces vignettes surprenantes s’inscrivent, à la japonaise, dans des réserves sur des fonds floraux parfois poudrés d’or, et viennent animer vases, jardinières, services à thé et de table (comme celui, spectaculaire, «aux éventails» vendu 3 690 € par Briscadieu Bordeaux OVV, le 31 octobre 2020). S’il est difficile de cerner le rôle polyvalent de l’artiste dans la manufacture bordelaise, car à la fois dessinateur, décorateur et superviseur à la façon d’un directeur artistique, on peut affirmer que, grâce à lui, cette maison connut son heure de gloire avec les pièces les plus inventives de son histoire.

 

Amédée de Caranza, coupe, manufacture J. Vieillard & Cie, vers 1880, faïence, émaux en relief cernés, don Marcel Doumézy, 1970, Bordeaux,
Amédée de Caranza, coupe, manufacture J. Vieillard & Cie, vers 1880, faïence, émaux en relief cernés, don Marcel Doumézy, 1970, Bordeaux, musée des Arts décoratifs et du Design.
© L. Gauthier – madd-bordeaux


 


Des verreries art nouveau aux reflets métalliques
Vers 1886, et à la suite d’un différend, Amédée de Caranza quitte Jules Vieillard & Cie. Ouvrant son propre atelier à Bordeaux, il décide de se consacrer désormais au verre émaillé, pour lequel il appliquera des techniques développées pour la faïence. Après avoir fabriqué et diffusé des vitraux d’une grande richesse ornementale, nouveau revirement : l’entrepreneur s’installe à New York de 1890 à 1893 et travaille sur les éléments en faïence émaillée du luxueux Colonial Club, un cercle mondain alors en construction. Mais rattrapé par le virus de la verrerie, il rentre à Paris pour reprendre ses recherches ; en 1902, il dépose même un brevet (le troisième de sa vie d’inventeur chimiste) pour la décoration de «pièces en verre, cristal et autres matières transparentes», en partenariat avec une certaine Jeanne Duc. Enfin, la renommée s’invite de 1903 à 1906, lorsque Caranza s’associe avec Henri Copillet (1865-1910), propriétaire d’un atelier à Noyon, dans l’Oise. L’artiste systématise alors l’usage du lustre métallique et de l’irisation qui vont caractériser ses délicates verreries aux motifs floraux fondus, et les faire remarquer lors d’expositions internationales. S’inscrivant dans le style art nouveau, ses productions affichent des formes variées, allant de volumes géométriques simples (cylindres, parallélépipèdes) à des silhouettes très élaborées (tels des calices sur un haut pied) et parfois même étonnantes (vases déformés ou asymétriques, aux surfaces cabossées à l’image d’un bel exemple adjugé 2 576 € par Mathias & Oger-Blanchet OVV, à Drouot-Richelieu le 25 novembre 2019). Et pour la première fois, sur leurs parois s’étale, bien en évidence, la signature d’Amédée de Caranza, un virtuose qui a véritablement sa place aux côtés des plus grands céramistes et verriers de son temps.

Amédée de Caranza 
en 5 dates
1843 Naissance à Constantinople
1877/1878 Entrée chez Jules Vieillard & Cie à Bordeaux
1890 Installation à New York
1903 Collaboration avec Henri Copillet, céramiste et verrier à Noyon
914 Décès à Suresnes
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