Allez petit, prends tes 500 € !

Le 21 novembre 2019, par Vincent Noce
 

Quel père est donc Emmanuel Macron ? Si vous souhaitez initier votre enfant à la musique classique, vous allez peut-être lui apprendre le piano ou la flûte, partager avec lui Vivaldi et Bach, l’entraîner vers Philip Glass ou Wagner, l’emmener au concert avant de tenter l’opéra. Emmanuel Macron, lui, a une formule choc : après le bac, il va lui glisser dans la poche une liasse de 500 € pour qu’il s’achète des titres. L’affaire est faite ! Le «pass culture jeune», c’est à peu près cela. Déjà, cette orthographe dérivée d’un galimatias entre anglais et français, pour «faire jeune», n’annonçait rien de bon. Le concept en est né en Italie, où après des débuts chaotiques son application se heurte désormais à l’obstacle budgétaire, avant d’être repris en France lors de la campagne présidentielle par une équipe en panne d’idées. Il y a du souci à se faire quand une lubie de conseiller devient le fait du prince. Il n’était pourtant pas difficile de calculer que le financement d’un don de 500 € à une classe d’âge risquait d’atteindre le montant faramineux de 400 millions d’euros. Comme de bien entendu, Françoise Nyssen a aggravé la confusion en prétendant, contre toute logique, que le privé allait assumer 80 % de ce coût. Franck Riester s’est montré davantage politique, mais il s’est cru obligé de reprendre un gadget qu’il a même vanté comme une «clé pour la liberté pour les jeunes» (décidément, l’expression en bon français se perd dans les couloirs du Palais-Cardinal). Il a inscrit 34 M€ à son budget 2019 pour cette cause désespérée, et en prévoit dix de plus l’année prochaine. En attendant les 350 millions toujours manquants, une expérimentation a été élargie à quatorze départements. 150 000 jeunes pouvaient en profiter. Début novembre, 28 650 avaient activé un compte, la dépense moyenne se chiffrant à 94 €.

L’esprit même de cette démarche consumériste est absurde, voire insultant pour la jeunesse. 

La plupart ont réservé des livres scolaires (le code civil annoté arrive bon premier) ou des bandes dessinées. Plus d’un dixième s’offrent un abonnement à une plate-forme de streaming, l’application favorisant la promotion de Deezer et Canal+. Le festival de musique classique de Besançon quant à lui aurait vu venir un jeune (on l’applaudit bien fort !). Douze entrées auraient été enregistrées au théâtre de Strasbourg et quatre à celui d’Aubervilliers. Pour ne rien arranger, Mediapart a révélé que la rémunération annuelle prévue par la société pilotant le projet pourrait se monter à 170 000 € pour son président, Damien Cuier, et à 72 000 € pour un tiers-temps de son conseiller, Éric Garandeau. La société de conseil de ce dernier aurait en outre facturé à la «start-up» 650 000 € de septembre 2018 à mai 2019. Mediapart soupçonne aussi le ministre d’avoir choisi certains départements profitant de cette nouveauté en vue de récompenser des élus… Si ces informations étaient confirmées, il ne faudrait pas que ce pli bien français masque le véritable enjeu. L’esprit même de cette démarche consumériste est absurde, voire insultant pour la jeunesse. L’accès à la culture d’un jeune parvenu à l’âge adulte ne se monnaye pas d’un coup, il s’édifie au long d’une vie. Or, dans le même temps, dans le programme de «transmission des savoirs et démocratisation de la culture», le soutien aux établissements d’enseignement supérieur et à l’insertion professionnelle voit ses crédits amputés de 22 M€, soit 8 %. Quant à l’apprentissage de l’histoire de l’art à l’école, il reste bloqué, sans filière ou diplôme de qualification ni même manuel. En 2007, dans un rapport pointant le désarroi des enseignants en dépit de toutes les bonnes volontés, l’inspection académique appelait à «relancer à tous les échelons un véritable pilotage de l’éducation artistique et culturelle, assurer à tous les maîtres une formation initiale dans les disciplines artistiques obligatoires», renforcer la formation continue et «clarifier les programmes». Rien n’a pratiquement changé depuis.

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