Alexandre Roubtzoff, un Russe dans le souk de Tunis

Le 03 juin 2021, par Philippe Dufour

Avant de devenir le portraitiste réaliste et sensible que l’on sait, Alexandre Roubtzoff s’est plu à rendre des scènes de la vie quotidienne tunisienne, comme ce marché dédié à la gent féminine.

Alexandre Roubtzoff (1884-1949), Le Souk El-Kachachine (ou Le Souk des femmes), 1915, huile sur toile signée, datée et localisée en bas à gauche, annotée en arabe en bas au centre, 114 158 cm.
Estimation : 150 000/200 000 €

La grâce presque chorégraphique de l’assemblée des vendeuses disposées en arc de cercle n’est pas sans rappeler l’atmosphère d’une scène d’opéra. La préciosité du rendu et de la palette pourrait elle-même évoquer l’art alors contemporain d’un certain Léon Bakst dessinant pour les Ballets de Diaghilev… Rien d’étonnant à cela puisque l’auteur de cette toile dépeignant en 1915 Le Souk El-Kachachine est un de leurs compatriotes, Alexandre Roubtzoff (1884-1949). À sa façon, encore russe, l’artiste a choisi de représenter un coin de ce fameux bazar de Tunis spécialisé dans la friperie. Particularité : l’une de ses ruelles est concédée uniquement aux femmes, qui sont «assises sur le sol, tout le long des boutiques, attendant que les revendeurs viennent leur faire des offres en agitant devant elles leur vieille marchandise, (…) des gilets brodés, des pantalons, des ceintures (…)», comme le notait quelques années plus tôt un autre amoureux du Maghreb, le peintre Charles Lallemand (1826-1904). Tout un fatras de motifs colorés, que Roubtzoff rend ici avec précision, à l’instar des détails d’architecture mauresque que viennent rehausser quelques inscriptions en arabe – l’indication «Bazar ‘ arabî » sur le linteau de la porte, l’enseigne du marchand «Mohamed ben Abdelkefi» ou encore la localisation au souq «el-Kachâchîne», en bas au centre. Indifférenciées par le port d’un masque noir, les silhouettes des fripières vêtues de blanc contrastent fortement sur le fond, travaillé comme une miniature orientale. Lorsque Alexandre Roubtzoff peint ce tableau, cela fait un an qu’il s’est installé à Tunis, grâce à une bourse d’études de quatre années offerte par l’Académie de Saint-Pétersbourg, sa ville natale. Ébloui par la lumière éclatante du pays, il ne le quittera plus jamais. Ce sont surtout ses habitants qui le fascinent et dans toute leur diversité, comme le rappelait une autre toile très remarquée lors de sa vente par le même opérateur à Drouot, le 21 juillet dernier : L’Avenue Jules-Ferry, alors adjugée 279 503 €. Saisie en 1918, elle montrait une foule bigarrée déambulant sur l’artère moderne de Tunis, avec une composition similaire en hémicycle. Là aussi, de petits groupes de femmes conversaient, en tenue européenne ou traditionnelle. Notre toile, elle, devait connaître le succès lors d’expositions locales et en France, montrée sans doute dès 1920 au Salon tunisien, puis en 1921 à la galerie Manuel Frères à Paris, ainsi qu’au Salon d’automne de 1922… Avant de passer par plusieurs collections privées et de réapparaître aujourd’hui.

lundi 14 juin 2021 - 11:30 - Live
Salle 9 - Hôtel Drouot - 9, rue Drouot - 75009
Millon
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