À Shanghai, le constat d’un monde bouleversé

Le 06 décembre 2018, par Caroline Boudehen

La 12e biennale internationale d’art contemporain la plus influente de Chine convoque 67 artistes pour témoigner de l’ambivalence de l’époque actuelle, entre progrès et régression.

Pablo Vargas Lugo, Eclipses for Shanghai, 2018.
Courtesy of Power Station of Art. Photo by Jiang Wenyi


Catastrophes climatiques, désastres écologiques, crises politiques, religieuses et sociétales… Une biennale choc se tient dans la mythique Power Station of Art de Shanghai. Baptisée «Proregress» par son commissaire général, le Mexicain Cuauhtémoc Medina, l’édition 2018 explore le thème de la «rétrotopie», terme emprunté au sociologue polonais Zygmunt Bauman qui renvoie à la négation de l’utopie. Une trame qu’elle suit en tissant des liens entre progrès et régression qui caractérisent notre époque, à travers les œuvres de 67 artistes internationaux. L’objectif : offrir une perspective des changements historiques actuels, mais aussi celle de la transformation de la vision artistique elle-même. En jouant sur l’oscillation progrès/régression la «pro-régression» , la Biennale de Shanghai invite les artistes à se focaliser sur des combinaisons duelles (gain et perte, ouverture et peur, accélération et réaction, passé et futur, tradition et militantisme…), mettant le doigt sur ce qui les caractérise : une profonde ambivalence. «Proregress» fournit ainsi un cadre pour explorer le rôle de l’art contemporain comme moyen par lequel les luttes et les angoisses sous diverses latitudes sont reflétées et transformées, les œuvres encapsulant des forces en conflit. «Cette biennale est consacrée à la manière dont les artistes contemporains discutent et évoquent la nature ambivalente de notre époque. Les projets et les œuvres que nous présentons ici témoignent de la profonde implication des artistes du monde entier dans la recherche critique du présent et du passé, en termes de production de formes, de savoir esthétique et de remise en question du rôle de la culture», selon Cuauhtémoc Medina.

Des œuvres qui défient toute narration idéalisée
Déployés sur les 42 000 mètres carrés de la Power Station of Art, mis en scène par l’architecte mexicaine Frida Escobedo selon le principe d’hétérogénéité lié au thème, les artistes sélectionnés ont privilégié des installations vidéo et multimédia, mais aussi des dispositifs monumentaux spécialement conçus pour le lieu. Dès l’entrée, les sculptures du Japonais Yuken Teruya, de l’Espagnol Fernando Sánchez Castillo et de l’Argentin Enrique Jezik, visibles depuis les autres étages, donnent le ton, grave, de cette 12e édition. Au deuxième niveau, c’est l’installation Clockwise, aussi impressionnante que troublante, de l’Espagnole Cristina Lucas, qui envahit l’espace, et, au troisième, celle, monstrueuse et hypnotisante, de la Chinoise Lu Yang. La dépossession de l’individu ou de l’individualité devient un concept récurrent, incarné par la plupart des œuvres. Pour le Hongkongais Nadim Abbas, l’espace devient ainsi «une force dévorante [qui] poursuit, encercle, digère et remplace les individus». Inspiré par la culture japonaise hikikomori, il contredit l’idée de la ville comme lieu d’optimisme, affichant à la place un lieu de reproduction de personnalités schizoïdes et de répression spirituelle. L’Argentine Amalia Pica dissèque, quant à elle, les mécanismes de communication, le Français Kader Attia s’intéresse à la mémoire collective et à la décolonisation du savoir, le Chinois Yang Fudong explore la tension qui existe entre les souvenirs personnels et la formation du mythe… Une biennale particulièrement éloquente, qui, cette année encore, affirme sa place dans la société d’aujourd’hui et les enjeux de l’art contemporain qui lui sont liés.

 

À voir
«Proregress», 12e Biennale de Shanghai, Power Station of Art, 678 Miaojiang Road, Huangpu District, Shanghai, www.powerstationofart.org Jusqu’au 10 mars 2019.
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