Chine continentale, les galeristes français trouvent leur place

Le 11 avril 2019, par Caroline Boudehen

Depuis le début des années 2000, une poignée de galeristes français ont choisi de s’implanter à Shanghai et à Pékin, en pariant sur l’art contemporain.
Un pari gagnant ?

Exposition «Realm», œuvres de l’artiste portugais Vhils, à la galerie Danysz, Shanghai.

De nationalité française, ils sont une dizaine à avoir décidé d’ouvrir une galerie d’art à Shanghai la capitale économique du pays contre un seul, Hadrien de Montferrand, qui a choisi la capitale Pékin, où l’art contemporain n’a cependant pas autant le vent en poupe. De l’arrivée des plus téméraires à l’aube des années 2010, venus directement d’Europe comme Magda Danysz et Pierre Dumonteil  ou déjà installés en Chine continentale telles Anne-Cécile Noique, d’ArtCN, ou Ana Gonzalez et Agnès Cohade, d’Art+ Shanghai , ayant ou non une carrière dans le domaine de l’art contemporain, tous, ont, à partir de 2007, inauguré tour à tour leur espace, désireux de tenter l’aventure et de défricher un vaste marché, aussi prometteur qu’imprévisible. «Un défi indéniable, propre à un secteur jeune et en formation, qui est celui d’accompagner ce public dans son ouverture à l’art contemporain», résume Magda Danysz. D’autres sont arrivés plus prudemment, comme Édouard Malingue, après une première incursion dans la région, notamment à Hong Kong, considérée alors comme une plateforme internationale idéale. Dix ans plus tard, ces petites et moyennes enseignes sont confrontées à une concurrence plus solide, un marché chinois de plus en plus maîtrisé   doté de rendez-vous désormais incontournables (Art Basel HK, Art 021, West Bund Art and Design) , consacré par l’arrivée des pontes du marché comme la galerie Perrotin, inaugurée à Shanghai en 2018.
Feeling avec la ville
Au début des années 2000, le marché de l’art contemporain chinois, bien que risqué et enclin à la spéculation, apparaît comme un nouvel eldorado. Riche en potentialités, c’est un gâteau alléchant qu’il est difficile de goûter en restant en dehors du pays. Mais s’intégrer en Chine est également complexe : barrière de la langue (l’anglais est alors loin d’être pratiqué couramment), fossé culturel, lois absconses… Ouvrir son entreprise est un pari risqué qui demande flexibilité et ténacité. À Shanghai, en 2007, tout est à inventer. L’esprit d’ouverture y est omniprésent. Une des premières galeries françaises à s’y implanter, Art+ Shanghai, a d’ailleurs pour particularité d’être fondée par deux marchandes, qui n’ont pour bagages que leur passion. L’objectif ? Faire découvrir des artistes chinois émergents à la communauté étrangère ou expatriée. Lorsque, en 2008, Pierre Dumonteil  célèbre galeriste parisien spécialisé dans l’art animalier  y ouvre son troisième espace, puis Magda Danysz  connue pour sa ligne street art  son second lieu en 2009, c’est bien «un feeling avec la ville» et le goût de l’aventure qui les enjoint à se positionner en Chine. En 2012, après dix ans passés dans le milieu de l’art local, Anne-Cécile Noique ouvre sa première galerie, dédiée à ses coups de cœur, ArtCN, suivie d’Édouard Malingue, découvreur de jeunes talents, qui inaugure son deuxième emplacement en 2016 pour se rapprocher de ses collectionneurs continentaux. Chacune de ces galeries a choisi de défendre des artistes étrangers, d’autres Chinois, plutôt établis, émergents, ou même inconnus… Chacune possède une ligne qui lui est propre, adopte une stratégie distincte pour pénétrer le marché. Une adaptation quotidienne à l’accélération que l’économie du pays connaît ainsi qu’au bouleversement des mœurs, et à la réception de l’art, loin d’être figée. Comment fidéliser une audience mouvante, rester intègre tout en s’adaptant à l’évolution constante et rapide du public et des collectionneurs ? Pierre Dumonteil a toujours gardé le cap : «Peu importe le pays, nous n’avons jamais varié de la ligne originelle. La seule évolution notable, en Chine, a été l’ajout de la photographie contemporaine et du travail de la laque contemporaine, à notre panel d’œuvres.»

 

Exposition «Realm», œuvres de l’artiste portugais Vhils, à la galerie Danysz, Shanghai.
Exposition «Realm», œuvres de l’artiste portugais Vhils, à la galerie Danysz, Shanghai.Photo Jose Pando Lucas


«Être chinois en Chine»
En effet, les galeries déjà dotées d’un premier espace à l’étranger, même si elles suivent fermement leur programmation initiale et internationale en Chine, l’adaptent nécessairement à l’audience locale, plus ouverte et curieuse, et à un cadre d’action illimité. Selon Magda Danysz, «la Chine est faite de surprises et de découvertes, et se donner des cadres serait un frein. De plus, être une galerie étrangère jouant sur l’échiquier chinois offre un capital curiosité». Pierre Dumonteil ajoute : «Notre credo a été dès le début “Be Chinese in China”. Il ne s’agissait pas de tenter l’expérience d’une succursale éphémère, mais bien de créer une nouvelle entreprise autonome.»
La spéculation n’a plus la cote
Chacune des galeries développe ainsi son ADN, correspondant à des publics différents, ce qui tempère naturellement la concurrence. Elles ont néanmoins un point commun : leur résistance aux tendances. À l’unanimité, les galeristes rencontrés affirment avoir conservé leur orientation de départ sans céder aux sirènes du gain facile et de la mode. Chez Dumonteil, «la fourchette de prix est restée stable, en suivant simplement les évolutions durables et non simplement spéculatives». La directrice d’ArtCN a quant à elle toujours «gardé une constance dans [ses] valeurs sans être pour autant influencée par ce qui serait à la mode». La persistance et la tempérance ont porté leurs fruits : aujourd’hui, ces pionniers ont fidélisé un réseau de collectionneurs, qu’ils ont vu évolué et avec lequel ils entretiennent désormais une relation équilibrée. Si la spéculation était numéro un dans la motivation de l’achat dix ans auparavant, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Selon P. Dumonteil, les collectionneurs «achètent essentiellement pour leur plaisir sans négliger l’intérêt patrimonial de la transmission future. Mais l’investissement spéculatif est à mille lieues de leurs motivations premières». A.-C. Noique porte un jugement similaire : «Nos acheteurs sont de plus en plus ouverts et intéressés par les œuvres d’artistes occidentaux, sans forcément mettre en avant une intention spéculative. Leur décision est donc plus spontanée, plus personnelle.»

 

La galerie Dumonteil a ouvert un espace à Shanghai en 2008.
La galerie Dumonteil a ouvert un espace à Shanghai en 2008.


Un gage de confiance
Ana Gonzalez, co-directrice de Art+ Shanghai se souvient : «En 2007, les Chinois ne mettaient pas les pieds dans une galerie étrangère. Aujourd’hui, cela a totalement changé : la barrière de la langue n’existe plus vraiment, des équipes anglophones sont désormais présentes dans les galeries chinoises…» Nées, pour la plupart, en même temps que les foires d’art locales, les galeries étrangères ont joué un rôle important dans le tissu local en travaillant avec les institutions : elles ont évolué dans une relation de réciprocité. «La galerie participe à Art 021 depuis quatre ans. C’est la seule foire aujourd’hui qui polarise Hangzhou, Nanjing, Xiamen. Un réseau à capter…», confie Olivier Hervet, le directeur de la galerie Hadrien de Montferrand à Pékin. Pour Magda Danysz, «le travail avec ces événements, et pas uniquement en tant qu’exposants mais en participant aussi à leurs efforts autour de la foire, est essentiel. L’implication dans le contexte local nous donne aussi la responsabilité de défendre cette scène aux yeux du monde. Ainsi, la galerie s’est inscrite très tôt comme partenaire des institutions shanghaiennes, de la Biennale de Shanghai, à la Power Station of Art, au Power Long Museum ou à Pékin au CAFA Museum.» Participant aux foires continentales depuis 2015, Emmanuel Perrotin a inauguré son espace à Shanghai en 2018. Il confirme : «Shanghai devient un centre incontournable, en passe de détrôner Hong Kong. Le hub s’est transformé. Les marchands d’art sont parfois en retard d’une bataille…» Mais pas toujours !

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