À Niort, le musée rêvé de Bernard d’Agesci

Le 12 septembre 2019, par Sarah Hugounenq

Après la Révolution, Bernard d’Agesci rêvait d’un musée populaire pour sa ville de Niort. Deux siècles plus tard, l’institution repense sa politique culturelle dans l’esprit ouvert de cet artiste pédagogue.

Dans le grand hall, attribué à Hubert Le Sueur, Apollon du Belvédère d’après l’Antique, XVIIe siècle, bronze.
© Musée Bernard-d’Agesci. Niort Agglo

«À quoi sert un musée ?» Provocante, la question de Laurence Lamy, directrice du musée Bernard-d’Agesci à Niort (Deux-Sèvres), trahit une douce révolution. Celle qu’elle mène au sein d’une institution ouverte en 2006 dans l’ancien lycée de jeunes filles Jean Macé, en quête de son identité depuis le regroupement de trois collections hétérogènes, autrefois à l’hôtel de ville. La directrice referme le chapitre de l’étude et de la réflexion, ouvert il y a cinq ans, pour passer à l’action et transformer ce trésor méconnu. Madame Adélaïde en Diane de Jean-Marc Nattier, le Portrait en pied de Louis XV par Louis-Michel Van Loo, la Marquise de Maintenon attribuée à Pierre Mignard, la faïencerie d’art de Parthenay, l’exceptionnelle collection d’art islamique du XIIIe au XIXe siècle, les fossiles d’ammonites et autres mollusques marins datant d’environ 165 millions d’années, ou encore une basse de lyre de quinze cordes du XIXe siècle ayant appartenu à la prestigieuse collection du luthier et compositeur Auguste Tolbecque (1830-1919) : le fonds se montre aussi riche qu’ignoré, aussi surprenant qu’hétérogène. «Quand je suis arrivée en 2012, ce musée ressemblait à une belle endormie, se souvient Laurence Lamy. Il fallait revoir l’ensemble du fonctionnement. Quelles sont les attentes du public ? Que mettons-nous derrière les mots de conservation et de diffusion ? Pour y répondre, j’ai mis l’équipe autour de la table et nous avons tout remis à plat.» Analyse des publics, horaires, tarifs, signalétique, cartels, rôle des agents… tout un écosystème a été bousculé. La fréquentation a été multipliée par cinq depuis le changement de direction, atteignant aujourd’hui 40 000 visiteurs annuels  le début d’un frémissement selon la dynamique et ambitieuse directrice. Si elle est l’initiatrice de ce changement, les décisions sont prises collectivement grâce à la mise en place d’un groupe de réflexion. Créé en 2013, il associe les pouvoirs publics, les agents du musée ainsi qu’un panel d’associations issues du champ social et du handicap (moteur, mental ou social).

Calice, 1654, argent partiellement doré, Paris.
Calice, 1654, argent partiellement doré, Paris.© Musée Bernard-d’Agesci. Niort Agglo


Au musée comme chez soi
Les débats autour de la création d’un parcours numérique des collections de peinture sont symptomatiques de cette pensée solidaire. Alors que les réflexions se concentraient sur ce qu’il fallait inclure dans l’application, plusieurs voix se sont élevées pour dénoncer le graphisme du musée, dont les lettres en bâton violet troublaient les malvoyants. Résultat : la signalétique de l’établissement a été revue ! Le groupe inclut également de potentiels mécènes, comme la MAIF, dont la politique de mécénat s’articule autour de l’accessibilité. «Le musée doit être le lieu d’échanges où se rencontrent des gens qui ne se seraient pas forcément croisés sans notre synergie», déclare la directrice. Dans cette même logique d’inclusion, le rôle des agents a évolué. Outre le renforcement de l’équipe avec cinq nouvelles recrues, dont deux attachés de conservation, c’est l’équipe de surveillance et d’accueil qui a concentré toutes les attentions. Un plan de formation a permis de repenser le rôle de chacun par le truchement d’une sensibilisation à la conservation préventive, mais aussi à la médiation. «Il est important que l’équipe qui ouvre et ferme le musée soit attentive à la collection, qu’elle sache l’observer pour prévenir une éventuelle anomalie. Je veux qu’on aille au musée comme on va chez soi. On ne doit pas mettre les publics spécifiques en auto-enfermement, ni laisser quiconque partir frustré. Nous avons dû penser chaque chose pour l’ensemble des publics et sortir de l’image d’un établissement réservé à une élite pour replacer le peuple au centre», poursuit Laurence Lamy.
Reconnaissance tardive
Les intonations révolutionnaires de cette profession de foi ne sont pas dues au hasard. Elles renvoient à celui qui n’avait jusqu’à présent légué au musée que son nom. La personnalité et les valeurs du citoyen Bernard d’Agesci (1756-1829) planent sur la destinée de l’institution. Depuis trois ans, la directrice s’emploie à retrouver la trace de ce peintre, sculpteur, graveur, architecte et pédagogue, qui joua de malchance avec l’histoire de France. Lancé dans une carrière prometteuse, après avoir fait ses classes dans l’atelier de Jean-Bernard Restout (1732-1797), puis de Louis Lagrenée (1725-1805) à l’Académie royale de peinture et de sculpture à Paris, il rentre de son Grand Tour en… 1789. Sa vie d’artiste s’entremêle alors inexorablement avec la chronologie tourmentée de l’époque. Malgré les balbutiements d’une renommée certaine que prouve la présence de six de ses toiles dans le cabinet du marquis Louis-Gabriel de Véri (1722-1785), à la tête d’une des collections les plus remarquables de la capitale, il est contraint de rentrer sur ses terres, à Niort, en 1792, l’année où il préparait son entrée à l’Académie, abolie quelques semaines plus tôt ! Hormis l’histoire séduisante d’une carrière fauchée en plein vol, la personnalité de l’artiste, qui fait actuellement l’objet d’une exposition au musée, peut être considérée comme un fil rouge de la future refonte. «Avant de pouvoir se projeter, il faut savoir qui on est, affirme Laurence Lamy. Sans Bernard d’Agesci, il n’y aurait probablement pas ce musée aujourd’hui, ni la politique culturelle qui l’accompagne. Il était temps de le mettre en valeur, même si ce n’est que le début des recherches à son sujet. Le département des Deux-Sèvres lui avait notamment confié une mission d’inventaire et de sauvegarde du patrimoine local en 1792, afin de le préserver des pillages révolutionnaires et des guerres vendéennes voisines. Il avait dressé une liste, dont la majeure partie des œuvres provenaient du château de La Meilleraye, à Beaulieu-sous-Parthenay, du château de Magné, ou de l’abbaye des Châtelliers. Si son projet de musée n’a jamais vu le jour pour des raisons politiques, j’ai l’ambition de réunir à nouveau le fonds ancien sur le patrimoine régional qu’il avait mis à l’abri», assure la directrice.

 

Bernard d’Agesci, Erato, huile sur toile.
Bernard d’Agesci, Erato, huile sur toile.© Musée Bernard-d’Agesci. Niort Agglo


Une extension à la clé
Pour accompagner cet ambitieux projet, le musée repense le discours de ses collections permanentes en l’orientant autour du territoire : ses savoir-faire (la ganterie), ses personnalités illustres (Madame de Maintenon), son commerce (la numismatique), son histoire et sa géographie (le Marais poitevin). Suspendue depuis deux ans pour étudier les forces et les faiblesses des collections permanentes, la politique d’acquisition est réactivée depuis quelques mois autour de cette ligne directrice. Depuis le début de l’année, l’institution s’est enrichie de machines à broder à quatre aiguilles, typiques de la chamoiserie du territoire niortais, et d’une série d’instruments de musique d’Auguste Tolbecque, dont sa musette de cour du XVIIIe et sa guitare baroque italienne du XVIIe. En charge de l’atelier de restauration interrégional, qui reçoit 250 à 350 œuvres par an des musées du Grand Ouest, le musée travaille à être toujours plus une vitrine et un outil au service de la région. Rebondissant sur l’ambition de l’agglomération de faire une place au Marais poitevin sur la carte touristique de France, Laurence Lamy a réussi à décrocher la promesse de travaux de rénovation et d’une extension. Quelque 700 m2 supplémentaires du lycée devraient permettre au musée de refondre le parcours à l’horizon 2023.

à voir
«Bernard d’Agesci. Forgeur d’histoire à Niort»
Jusqu’au 22 septembre 2019.

«Madame de Maintenon, dans les allées du pouvoir»
Du 18 octobre 2019 au 15 mars 2020.

Musée Bernard-d’Agesci, 26, avenue de Limoges, Niort, tél. : 05 49 78 72 00.
www.niortagglo.fr/fr/sortir-visiter
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