À New York, les nouveaux défis de la Tefaf

Le 21 avril 2017, par Alexandre Crochet

La première édition de Tefaf New York Spring mixe piliers de Maastricht, nouveaux participants et, surtout, poids lourds de l’art contemporain. Un cocktail plein de promesses.

Joan Miró (1893-1983), Le Fantôme de l’atelier, 1981, gouache, aquarelle, encre, collage et crayon sur papier, 89,8 x 63 cm (détail). Helly Nahmad Gallery.
© successiÓ mirÓ / adagp, paris, 2017 © Photo Helly Nahmad Gallery

I like to be in America !, chantaient les héros de West Side Story en 1957. Soixante ans plus tard, l’Amérique fait toujours rêver le marché de l’art européen. Selon le rapport de la Tefaf, publié en mars dernier, avec presque 30 % de part de marché, les États-Unis occupent la première place mondiale, enchères et marchands confondus. Leur appétit pour l’art et les objets de collection est aussi  pour l’heure  plus varié et plus vaste que celui de l’Asie. Seulement, voilà : les Américains, longtemps moteur essentiel des transactions à Maastricht, se sont clairsemés ces dernières années. Hormis les conservateurs et trustees, ils n’ont guère été nombreux lors de la dernière édition, aux dires de maints exposants. Pourtant, la vieille Europe, ses créateurs, ses designers, ses artistes et son avant-garde font toujours rêver l’Amérique. Soutenue par les marchands désireux de bénéficier d’une «plate-forme» outre-Atlantique, l’idée a alors germé de s’implanter à New York, porte d’entrée du continent américain. Quitte à rompre avec l’ADN de la foire consistant en un gigantesque cabinet de curiosités, un antre aux trésors sans distinction de spécialités, les organisateurs de la Tefaf, sous la houlette du directeur général Patrick van Maris, ont imaginé de créer deux boutures à Manhattan, l’une en octobre pour l’art ancien et les antiquités, l’autre en mai pour l’art et le design du XXe siècle. Tefaf Maastricht « a fait ses preuves comme baromètre et plateforme indispensable du marché de l’art international. En montrant deux fois l’an la qualité de Tefaf, les versions new-yorkaises vont créer une vitrine parfaite pour Maastricht », confie Patrick van Maris. Et inciter à découvrir la foire originelle... Autre rupture, le nombre d’exposants : alors que l’édition néerlandaise totalise plus de deux cent soixante-dix stands, Tefaf New York Spring en réunit quatre-vingt-treize.
 

Jean Royère (1902-1981), canapé boule dit «Ours polaire», vers 1947, 71 x 238 x 130 cm. Galerie Downtown - François Laffanour.
Jean Royère (1902-1981), canapé boule dit «Ours polaire», vers 1947, 71 x 238 x 130 cm. Galerie Downtown - François Laffanour. © Photo Marie Clérin - Galerie Downtown François Laffanour
Pierre Soulages (né en 1919), Peinture 195 x 130 cm, 21 août 1958, 1958, huile sur toile, 195 x 130 cm (détail). Galerie Applicat-Prazan.
Pierre Soulages (né en 1919), Peinture 195 x 130 cm, 21 août 1958, 1958, huile sur toile, 195 x 130 cm (détail). Galerie Applicat-Prazan. © Photo Galerie Applicat-Prazan









French Connection
Ce changement d’échelle et cette double entité obéissent aussi à des réalités pratiques. Le bâtiment historique en brique rouge de Park Avenue a été choisi pour son emplacement exceptionnel, mais il est assez exigu. D’où un nombre de places limité  il y a eu beaucoup de déçus parmi les impétrants  et des stands de taille plus modeste que ceux du Convention Center de Maastricht. Celui de Franck Prazan, spécialiste de l’école de Paris, mesure ainsi autour de 35 m2, contre environ 80 dans la cité batave. «Nous sommes ainsi amenés à présenter seulement huit peintures, précise le marchand. Et donc à nous concentrer sur la quintessence de nos artistes, avec une toile de qualité muséale de Nicolas de Staël, Grande Composition bleue, un grand format de 1950-1951 exposé dans les plus grandes rétrospectives de l’artiste, un Soulages d’anthologie, de 1958, et un Dubuffet remarquable, La Vie à la campagne, peint en 1949.» L’heureux élu se réjouit de participer à cette nouvelle aventure : «les États-Unis sont le premier marché au monde, mais l’accès aux foires pour les Européens est difficile», explique-t-il. En mars, The Art Show, sis au même endroit, est réservé aux membres de l’ADAA, l’association des marchands américains. «Tefaf New York Spring est la foire que tout le monde attendait, centrale, contrairement à Frieze New York, et bénéficiant d’une marque établie et d’une sélection pointue qui fait sa force», ajoute le marchand. La Tefaf l’a bien compris : si les ventes d’art ancien et du XIXe siècle ou d’antiquités restent importantes, l’avenir du marché et l’évolution du goût semblent aller vers l’époque plus récente. Toujours selon le rapport divulgué à Maastricht, en 2016, les prix des œuvres d’art contemporain ont progressé de 4 % aux États-Unis… À l’instar d’Art Basel ou de Frieze, l’horizon semble appartenir à ceux qui sauront développer un label exportable à l’étranger. Mais pour la Tefaf, se positionner sur le segment de l’art contemporain est une expérience inédite, et les enjeux s’avèrent plus importants stratégiquement qu’avec Tefaf Fall, en octobre. Si son gabarit n’est guère comparable avec les mastodontes que sont Art Basel (presque 300 enseignes), la Fiac (quelque 180 exposants) ou Frieze London (plus de 160 galeries), Tefaf New York Spring entre sur un terrain de jeu déjà bien occupé. Pourtant, organiser une foire sélective et bien située à la veille des grandes ventes new-yorkaises d’art du XXe siècle, en soirée, et en même temps que Frieze et son cortège de collectionneurs, a permis d’attirer une partie des poids lourds du secteur. Ceux basés à Manhattan jouent à domicile et certains parmi ces ténors  citons Acquavella, David Zwirner, Hauser & Wirth, Helly Nahmad avec un focus sur Miró, Marlborough, Michael Werner, White Cube  snobaient Maastricht ou n’ont fait qu’y passer. C’est donc, avant même l’ouverture, une première victoire pour la Tefaf. «C’est tout l’intérêt de la chose d’être avec de grandes galeries d’art contemporain», reconnaît Cheska Vallois, qui n’expose pas à la foire de Maastricht mais participera à celle de New York dans quelques jours. Pour la dizaine d’enseignes françaises, dont les spécialistes d’archéologie David Ghezelbash ou les Chenel, l’un des enjeux réside dans ce voisinage nouveau. Les marchands ont un besoin incessant de renouveler leur clientèle, et celle-ci dispose de gros moyens… Sur une scénographie de Jean de Piépape, la galerie Downtown mise quant à elle sur un florilège de créateurs prisés aux États-Unis, avec «des pièces phares de très haut niveau» confie Hélin Serre, directeur de la galerie parisienne. Parmi eux, l’incontournable Jean Prouvé avec une rarissime table Trapèze, dont le prix dépasse le million d’euros, mais aussi un canapé Boule de Jean Royère  un classique racheté à un client auquel la galerie l’avait vendu voici des années  et deux fauteuils à têtes de lion de Diego Giacometti, très prisé outre-Atlantique. La foire permet aussi à certains d’accentuer leur ancrage dans Big Apple. Exposant aussi en parallèle à Frieze New York, mais avec l’écurie plus actuelle de la galerie, Emmanuel Perrotin dédiera son stand à Hans Hartung, dont il représente depuis peu la succession, en lien avec la fondation Hartung-Bergman d’Antibes, qui gère l’héritage de l’artiste. Le 27 avril doit ouvrir à New York le premier niveau du tout nouvel espace de la galerie. Pour les Frenchies, comme pour leurs voisins européens, ce printemps américain est à la hauteur de leurs ambitions.


 

Bouke de Vries (né en 1960), Horse and Rider II, 2017, terre cuite de la dynastie Ming du XVIe-XVIIe siècle et technique mixte, 57 x 46 x 30 cm. Adria
Bouke de Vries (né en 1960), Horse and Rider II, 2017, terre cuite de la dynastie Ming du XVIe-XVIIe siècle et technique mixte, 57 x 46 x 30 cm. Adrian Sassoon. © Photo Galerie Adrian Sassoon


 

L’ART DÉCO FRANÇAIS EN FORCE
Défendus par un important bataillon d’antiquaires français  d’Oscar Graf à François Laffanour pour le moderne, en passant par Carpenters Workshop ou Kreo pour le contemporain , les arts décoratifs seront l’un des points forts de cette édition inaugurale. Mais, s’il est un courant prisé des Américains, c’est bien celui de l’art déco. Il sera présent sur le stand de L’Arc-en-Seine, mais aussi chez Cheska Vallois, dans sa version moderniste. La « papesse de l’art déco », qui dispose de longue date d’une antenne à Manhattan, à quelques pas du Park Avenue Armory, a décidé de présenter exclusivement des pièces de Pierre Chareau, architecte-décorateur né en 1883 à Bordeaux et mort en 1950 à New York, où il avait passé la guerre. Bien qu’ayant, entre autres, aménagé en 1947 la maison de l’artiste Robert Motherwell à Long Island, «il n’était plus forcément très bien identifié par les Américains, confie-t-elle. Mais l’exposition monographique organisée par le Jewish Museum cet hiver a été très visitée, et nous avons eu immédiatement des demandes. Voir des décors entiers de Chareau a eu beaucoup d’impact». L’antiquaire disposait d’une dizaine de pièces, prêtées au musée par sa galerie, qu’elle a complétées par d’autres venues de Paris. Autour de l’emblématique Religieuse, rare sculpture-lampadaire, dont un exemplaire de la collection Henri Chwast a dépassé en 2016 le million d’euros aux enchères chez Sotheby’s, meubles fonctionnels à mécanisme, tables en fer battu ou appliques rappellent le rôle crucial que l’architecte-décorateur de la maison de verre a tenu, avec quelques complices avant-gardistes, dans l’éclosion de l’Union des artistes modernes. Au début des années 1970, deux décennies après sa disparition, Jacques Grange avait aménagé l’appartement d’Edmonde Charles-Roux, personnalité en vue du monde des lettres et épouse du maire de Marseille Gaston Defferre. Une paire de fauteuils de Chareau, célèbre pour avoir figuré sur toutes les photographies d’époque, se retrouve aujourd’hui de l’autre côté de l’Atlantique, veillée par les Vallois, en quête d’un nouveau cadre de vie.
Pierre Chareau (1883-1950), lampadaire Religieuse, acajou et albâtre, vers 1923. Galerie Vallois, Paris, New York.
Pierre Chareau (1883-1950), lampadaire Religieuse, acajou et albâtre, vers 1923. Galerie Vallois, Paris, New York. © Photo Galerie Vallois
LA TEFAF
EN 4 DATES
1988
Naissance de The Europeen Fine Art Fair (Tefaf)
et installation au nouveau Centre des congrès
de Maastricht
2015
Tefaf Curated, l’exposition dédiée
à l’art contemporain
2016
Lancement en octobre de Tefaf New York Fall,
dévolue à l’art et aux objets anciens
2017
Première édition, en mai, de Tefaf New York Spring
À SAVOIR
Tefaf New York Spring, Park Avenue Armory, 643 Park Avenue, New York.
Du jeudi 4 au lundi 8 mai 2017.
www.tefaf.com
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