Zoé Ouvrier Féminité du bois gravé

Le 13 janvier 2017, par Virginie Chuimer-Layen

Depuis vingt ans, cette créatrice imprime dans le bois des traces de vie, imagine des forêts stylisées, à travers la réalisation de luxueux paravents dont le sens traduit un engagement insoupçonné.

Zoé Ouvrier travaillant dans son atelier.
© Philip Provily

Elle a l’élégance d’un cygne et la vigueur d’un arbre. Zoé Ouvrier fait inlassablement de la matrice gravée son œuvre. Pour comprendre la démarche singulière de cette créatrice française, rencontrée dans son atelier situé dans le XXe arrondissement de Paris, tentons d’en dénouer les racines.
De la mode aux Beaux-Arts
Après une enfance assez rude passée dans un petit village cévenol, près de Montpellier, au sein d’une famille modeste, son physique lui ouvre les portes du mannequinat dans de grandes maisons de couture à Paris. On la remarque également pour sa force de caractère, son originalité, ses ongles et mains noircis par les dessins qu’elle exécute un peu partout, notamment lors de ses nombreux voyages. Intégrer les Beaux-Arts et devenir plasticienne reste un graal dont elle ne parle pas, car, ne possédant pas le baccalauréat, elle craint d’y être refusée. Néanmoins, le milieu de la mode lui facilite les rencontres et les opportunités. «Un ami proche me demanda ce que je souhaitais le plus dans ma vie. Je lui répondis que j’avais fait un rêve où je me voyais artiste, à côté de mes enfants. Un déclic s’opéra. Comme j’ai toujours dessiné, mes nombreux carnets de croquis ont convaincu le jury d’admission.»

 

Zoé Ouvrier, Cabinet de Pandora, 2015, bois gravé, peinture acrylique, 170 x 90 x 35 cm.
Zoé Ouvrier, Cabinet de Pandora, 2015, bois gravé, peinture acrylique, 170 x 90 x 35 cm. © Ian Scigliuzzi

Premiers pas dans la gravure à la cuillère
Ayant trouvé un mécène qui l’aide à financer ses études, cette jeune femme déterminée, devenue «mannequin cabine», fréquente avec assiduité l’école en entrant à l’atelier du peintre Vincent Bioulès, entre 1997 et 1999, puis à celui de Jean-Michel Alberola, entre 1999 et 2002. «J’arrivais souvent la première et restais tard le soir. Je souhaitais me nourrir de tout.» Très vite, elle constate qu’elle n’excellera pas comme elle l’aurait voulu, dans la peinture. «J’ai toujours été lucide. Il existe d’excellents peintres et dessinateurs. Pourquoi devrais-je me mettre en compétition avec eux ?» Elle y fait alors une autre rencontre déterminante, celle de l’artiste chinois Yin Xin, qui l’exhorte à travailler le bois. «Malgré les imperfections du dessin, la gravure permet d’obtenir un résultat intéressant par les effets d’impression et les jeux de clair-obscur.» Il lui conseille la technique de «la petite cuillère en bois», consistant à frotter, avec le dos de cet ustensile, un papier placé sur la matrice encrée, afin que l’encre de celle-ci vienne se déposer sur la feuille. Le procédé est éprouvant et laborieux. Mais Zoé Ouvrier travaille sans relâche, y compris la nuit, ciselant au préalable avec des «petits couteaux chinois bas de gamme». Jusqu’au jour où devant sa planche, dans son atelier, après de nombreux essais et beaucoup de réflexion, elle a la révélation : sa forme de bois, instrument servant à l’impression sur papier, va devenir l’œuvre elle-même.

L’association de la technique détournée de la gravure à celle de la peinture (…) me permet de créer de grands ouvrages intéressants dans leurs formes, leurs espaces tridimensionnels, et pour ce qu’ils véhiculent.

Récurrence du faire
Sortie ainsi des difficultés de cette technique et de la presse, Zoé creuse dans la matière, redonnant «vie et beauté à de vulgaires planches de bois». Pour cela, elle dessine en premier lieu au crayon, puis au stylo noir sur du papier, ce qu’elle souhaite représenter. Souvent, elle élabore plusieurs projets, dont «la première version est assez simple et épurée, la seconde plus développée, et la troisième laisse libre court à (s)on doigté et (s)es envies.» Une fois la version validée par le commanditaire, elle partage son dessin en deux ou en quatre parties et le projette, à l’échelle, sur de grands panneaux de bois, à l’aide d’une craie fixée au bout d’une baguette. Vient alors le temps de la pose de la peinture, nécessitant l’application de plusieurs couches : celle de la peinture d’accroche et celle d’une autre plus dense, après séchage de la première. Les silhouettes reproduites sont peintes en noir, le fond l’étant dans une autre couleur, afin de créer des contrastes chromatiques, s’ajoutant aux différences de toucher. Pour son Cabinet de Pandora, le coloris bleu dur tranche avec les nervures creusées dans les formes noires, laissant apparaître la teinte naturelle du bois. Pour ses Paravent Esme ou Paravent Muriel, elle joue avec la brillance des fonds d’or blanc ou jaune, créant de lumineux ensembles. Récemment, elle a travaillé le bois avec du cuivre pour un travail sur planche et pour la confection d’un meuble. «L’association de la technique détournée de la gravure à celle de la peinture à base de cuivre, de feuilles d’argent, d’or… me permet de créer de grands ouvrages intéressants dans leurs formes, leurs espaces tridimensionnels, et pour ce qu’ils véhiculent», nous explique-t-elle.
La fille aux couteaux
Les pinceaux font alors place aux gouges et aux burins, qui deviennent le prolongement de ses mains. «Aux Beaux-Arts, on m’appelait “la fille aux couteaux”, car j’en avais toujours dans mon sac ! Je possède une quinzaine de ces outils de marque japonaise, réputés pour leur excellence, que j’utilise depuis vingt ans.» Des sillons, des rides, des cellules entaillant les veines du bois révèlent des formes denses ou plus aérées, s’apparentant tantôt à des monstres aux tentacules menaçants, tantôt à des troncs noueux aux branchages printaniers, créant d’étonnantes forêts stylisées. Elle use surtout de bois industriels, comme le fromager pour ses propriétés tendres, mais aussi par engagement. «À partir d’un support ordinaire, issu de l’abattement programmé, on peut réussir à recréer de la beauté.» À sa manière, l’artiste dénonce les destructions, qui aboutissent à la production de matériaux contreplaqués «d’une vulgarité totale. J’ai vu évoluer les arrivages de bois en provenance d’Afrique, et leur qualité, de moins en moins bonne». Toutefois, si elle avoue aimer le côté « âpre et sauvage» du bois latté, elle utilise également celui des arbres fruitiers, ou de tilleul, au grain homogène et dense. «Lorsqu’on le creuse, c’est d’une netteté et d’une beauté impressionnantes. »

 

Zoé Ouvrier, Paravent Muriel, 2016, bois gravé, feuille d’or jaune, 200 x 300 cm.
Zoé Ouvrier, Paravent Muriel, 2016, bois gravé, feuille d’or jaune, 200 x 300 cm. © Florian Kleinefenn

La terre-mère, son combat
Si les formes sculptées ont trait à l’univers sylvestre, à celui des fossiles ou des rhizomes, leur interprétation est encore plus profonde. «La silhouette de l’arbre ? Elle symbolise la femme, la vie, la peau. Mes pièces sont des messages, comme des cris d’alarme devant la nature à protéger. À travers elles, je souhaite soutenir la condition féminine, mise à mal en ces temps actuels.» Une position renforcée depuis ses deux maternités. Elle grave dans sa matrice, cette tendre mère nourricière, «des sortes de spermatozoïdes, des ovules», qui une fois réunis par de fins entrelacs donnent naissance à une œuvre globale, comme une femme met au monde son enfant. Collaborant directement avec des collectionneurs privés internationaux ou des architectes, confessant exposer peu sur les foires, cette quadragénaire aimerait désormais œuvrer avec des scientifiques, des philosophes. «Comment ne pas le vouloir, lorsque l’on vous explique que toutes les cellules de la terre sont les mêmes que celles situées dans notre ventre ? Mon travail est lié à cette idée.» Aidée d’assistants qui «dégrossissent la surface, raccordent les petits alvéoles aux troncs», qu’elle harmonise et clarifie, elle aspire à évoluer. «Travailler le marbre, la céramique, le cuir ? J’actualise une technique ancestrale, adaptable à d’autres matières… » Remarquée en 2015, lors de l’événement AD Collection au Quai d’Orsay, Zoé est aujourd’hui seule à agir de la sorte. Tels des décors de théâtre, ses paravents sculptés, pièces uniques, nécessitant parfois six à huit semaines de travail, sont une sensible métaphore de la création dans sa globalité, comme de ses engagements.

ZOÉ OUVRIER
EN 5 DATES
1997-2002
École nationale supérieure des beaux-arts de Paris, dans l’atelier de Vincent Bouliès, puis dans celui de Jean-Michel Alberola
2002
Rencontre avec son mari, Arik Levy, designer
2007
Première consécration dans la presse (Maison française) ; naissance de sa première fille
2011
Réalisation d’un grand paravent pour l’hôtel Westin Chosun, à Séoul (Corée)
2015
Exposition de «Forêt enchantée», AD Collection, Quai d’Orsay
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