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ST-ART, une foire en mutation

Publié le , par Stéphanie Pioda

Pour sa 23e édition, le rendez-vous strasbourgeois continue son évolution en douceur, pour ne pas perdre les fidèles tout en visant de nouveaux publics avec des galeries plus en vue. Le changement d’image est en cours.

Mònica Subidé (née en 1974), Breakfast in the Forests of Benin, technique mixte,... ST-ART, une foire en mutation
Mònica Subidé (née en 1974), Breakfast in the Forests of Benin, technique mixte, 80 x 110 cm.
© Courtesy Galeria Bea Villamarin, Gijón.

Attendue chaque année, cette foire a sa raison d’être et enchante le week-end !», s’enthousiasme Jean J., amateur et professeur d’arts plastiques à l’université, qui suit l’événement depuis sa création, en 1995. Témoin attentif depuis vingt-deux ans, donc, il n’a pas constaté de réel changement depuis que la société lyonnaise GL Events a racheté Strasbourg Événements en 2015, si ce n’est «un gain d’honorabilité en invitant chaque année une institution prestigieuse» (voir l’entretien avec Patricia Houg). Il regrette «la forte tendance à saturer la vision d’un excès de couleurs sur certains stands»  peut-être est-ce l’occasion de poser la question du bon et du mauvais goût, du diktat d’une certaine esthétique alors qu’émerge ici un goût pluriel, plus proche d’une réalité moins parisienne ?  mais se délecte d’acheter fidèlement des œuvres sur celui de la galerie Pascal Gabert (qui ne sera exceptionnellement pas présente cette année) ou des éditions, la possibilité d’accéder à des noms comme Jim Dine, Marc Desgrandchamps… En effet, comme le précise Patricia Houg, la directrice artistique de la foire : «Il y a une tradition de l’édition à Strasbourg, avec des pièces très belles à 70/100 €. L’artothèque acquiert chaque année une vingtaine d’œuvres qui circulent ensuite dans le réseau des adhérents.» Jean J. consacre un budget autour de 3 000 €, 5 000 étant un seuil ; en cela, il est représentatif du pouvoir d’achat du collectionneur moyen, même si «certaines acquisitions peuvent grimper jusque’à 50 000/100 000 €», note Patricia Houg.
 

Georges Rousse (né en 1947), Dream, 2017, C-Print contrecollé sur Dibon cadre noir, 180 x 240 cm.
Georges Rousse (né en 1947), Dream, 2017, C-Print contrecollé sur Dibon cadre noir, 180 x 240 cm.© Courtesy Galerie RX, Paris


Un nouveau public
Si notre amateur est nostalgique de galeries qui sont passées telles des étoiles filantes (Suzanne Tarasiève, Claude Bernard, Denise Renée, Anne Lahumière…), Pascal Gabert reconnaît que «ST-ART est en progression de façon positive et reste une des meilleures foires de province». Qu’en attendent les quarante-six galeries participantes ? Conquérir un nouveau public, puisque 95 % des visiteurs ne sont pas du territoire, mais aussi présenter des artistes peu connus, comme l’a décidé Daniel García de la galerie Bea Villamarin (Gijón) pour la catalane Mónica Subidé : «Nous avons présenté son travail sur différents salons nationaux et, suite aux bons résultats, avons pensé qu’il était temps de le montrer au-delà de l’Espagne.» La galerie Mazel crée l’événement à deux titres : d’une part en présentant pour la première fois les photographies des interventions in situ de SONAC (950 à 5 000 €), qui par ailleurs collera les affiches de ses animaux dans la ville la semaine précédant la foire. Une amorce de hors-les-murs ! Mais les découvertes sont également possibles dans ce qui relève de l’historique, ce qu’illustre la galerie Arnoux (Paris)  spécialisée dans l’abstraction des années 1950 , avec «deux grands méconnus», comme les qualifie Jean-Pierre Arnoux : Wanda Davanzo (1920-2017), peintre qui a passé presque toute sa vie à l’étranger sans jamais être exposée en France avant que la galerie ne s’en occupe (2 000/10 000 €), et Paul Tenèze (1924-2015), qui, lui, «n’a jamais voulu vendre de son vivant». Un peu à part, la galerie Artkelch (Fribourg-en-Brisgau) réunit pour sa deuxième participation des peintures et des sculptures venant de l’ouest de la terre d’Arnhem, au nord de l’Australie, et des îles Tiwi situées au large (1 000/15 000 €). Pour Robyn Kelch, «même si les artistes aborigènes venant de cette région créent des œuvres contemporaines, ils restent ancrés dans leurs traditions. Ainsi, les poteaux peints que nous montrerons ont leur origine dans la culture funéraire des aborigènes. Les êtres spirituels sculptés étaient à l’origine également utilisés lors des cérémonies. Si les travaux que nous exposerons ont été créés en tant qu’œuvres d’art, le spectateur non averti peut ressentir la dimension spirituelle de ces œuvres». On retrouve la dimension du voyage chez Christophe Tailleur (Strasbourg) avec les aquarelles hypnotiques que Thomas Henriot rapporte du Mexique et de Cuba (4 500 €). Si tous espèrent tirer parti de la position européenne de la ville et capter les collectionneurs du Luxembourg, d’Allemagne et de Suisse, un travail de fond est effectué avec les institutions publiques et privées de la région  très actives , tels le musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg ou la fondation Fernet-Branca à Saint-Louis, dont le directeur, Pierre-Jean Sugier, fait partie du comité scientifique de la foire. C’est clairement ce qui a motivé Éric Dereumaux de la galerie RX, qui s’inscrit « dans une démarche plus globale de prises de contacts, car les artistes comme Hermann Nitsch ou Georges Rousse ont des projets à venir à Strasbourg ou à Metz ». Il n’aurait pas participé à la foire s’il n’avait été convié par Henri-François Debailleux, critique d’art invité pour une carte blanche. «Parce qu’une foire est une manifestation qui réunit d’abord des galeries», comme il le définit, ce dernier a décidé d’en choisir quatre à la programmation exigeante, et «qui [lui] semblent incarner l’esprit même de la galerie, qui est de découvrir, défendre et promouvoir des artistes» : Anne-Sarah Bénichou, Thomas Bernard, Bertrand Grimont et RX, que l’on retrouve plutôt à Artissima, Art Paris ou à la Fiac. «Il ne faut pas oublier que dans cette génération-là se trouvent les Perrotin et Mennour de demain.» À découvrir à Strasbourg !

 

3 QUESTIONS À…
Patricia Houg

directrice artistique, conseillère culturelle du président du directoire de Strasbourg Événements

Vous êtes à la direction artistique de la foire depuis 2015. Qu’est-ce qui a changé ?
Pour la nouvelle direction, il n’était pas question de révolutionner la foire, mais de la faire évoluer. Nous avons commencé par la rendre plus lisible, avec des accrochages clairs limitant le nombre d’artistes par stand, sauf en cas de projet curatorial, et par augmenter la qualité artistique. Pour cela, nous accompagnons autrement les galeries, tout en nous attachant à garder celles qu’on ne voit pas ailleurs. Notre ambition est d’être une foire-tremplin pour les galeries découvreuses et de continuer d’avoir un rôle de dénicheur.

L’invité d’honneur est le musée Picasso de Barcelone. Pourquoi inviter une institution ?
Nous avons instauré ce principe dès 2015, dans l’idée de montrer au public la place importante des collectionneurs dans le parcours d’un artiste pour accéder au musée, et que certains de ceux présentés ici pourraient un jour accéder à leurs cimaises grâce à l’acte d’achat de collectionneurs. En ce qui concerne la venue du musée de Barcelone, son directeur, Emmanuel Guigon, a donné son accord tout de suite. Ancien conservateur en chef du musée d’Art moderne et contemporain de la ville de Strasbourg, il est sensible à la délocalisation des grandes expositions. Tous les publics ne peuvent pas forcément se déplacer lors des grands rendez-vous parisiens, ST-ART s’inscrit ainsi comme un acteur culturel.

Comment choisissez-vous ces institutions ?
Chaque invité a été pensé en fonction de son implication sur la création contemporaine. Avec la Maison européenne de la photographie, nous rappelions que ce médium est souvent un levier pour accéder à la collection, et que la France n’est pas aussi jacobine qu’on le prétend, en présentant en avant-première à Strasbourg l’exposition de Bettina Rheims. La Fondation Maeght relatait l’histoire invraisemblable que chaque galeriste aimerait vivre, découvrir de tels artistes, créer une communauté et, à terme, ce haut lieu culturel. Avec Bernar Venet, il s’agissait de souligner qu’un artiste sait aussi s’entourer d’autres artistes et les soutenir. Quant à Picasso, il est l’artiste majeur du XXe siècle, qui a marqué définitivement l’histoire de l’art.
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