Ruben Sobol, photographe des Années folles

Le 19 mars 2020, par Sophie Bernard

Fruit d’une enquête minutieuse, une importante donation à la BnF permet de redécouvrir les clichés d’un portraitiste de la bonne société et des vedettes parisiennes de l’époque.

Ruben Sobol (1889-1944), Bella Ariel, mannequin chez Jeanne Lanvin, vers 1935.
© Ruben Sobol/Collection personnelle Arnaud Nemet

Il est très rare que le département des Arts du spectacle reçoive un don de tirages datant de la première moitié du XXe siècle, explique Manon Dardenne, conservatrice à la BnF en charge des collections iconographiques et photographiques de cette section. Celui d’images signées Ruben Sobol (1889-1944) est exceptionnel parce que les donations émanent habituellement de photographes contemporains et concernent le plus souvent des auteurs spécialisés dans un domaine précis, comme la danse ou le théâtre.» Or, ces quelque trois cents tirages, dont quarante-deux consignés dans un album et trente-six cartes postales, relèvent d’une grande variété de pratiques : aux classiques portraits d’anonymes en studio, dont certains retouchés au crayon, s’ajoutent des clichés de sportifs, d’hommes politiques, de maharajahs, princesses ou comtesses, de directeurs de salles de spectacle et de célébrités – Maurice Chevalier, Mistinguett, Joséphine Baker, les Dolly Sisters et Lucienne Boyer notamment – ainsi que des vues en situation de dîners mondains ou de villégiature. «Si l’ensemble est plutôt académique d’un point de vue formel, certaines images sont originales par le sujet, notamment une série de couples lesbiens ou un cliché montrant deux serveuses posant sous le portrait de Pétain», détaille pour sa part Dominique Versavel, conservatrice au département des Estampes et de la Photographie. Car ce don effectué par les sœurs Goodman, les arrière-petites-filles du photographe, et Arnaud Nemet, à l’origine de la recherche, est réparti entre les deux : un tiers est accueilli au département de Manon Dardenne, lorsque les personnalités ont pu être identifiées, le reste l’étant dans celui de sa consœur.
 

La Danseuse de revue Jickiss dans le costume de la «reine des Paradis» au Palace, 1923. © Ruben Sobol/BnF, département des Arts du spectac
La Danseuse de revue Jickiss dans le costume de la «reine des Paradis» au Palace, 1923.
© Ruben Sobol/BnF, département des Arts du spectacle/Donation Goodman/Nemet


Zoom sur la société des années 1920 à 1930
Couvrant l’ensemble des disciplines scéniques – théâtre, music-hall, mime, marionnette, cirque, danse, etc. –, le département des Arts du spectacle «a pour vocation de conserver tous les documents avant, pendant et après les représentations, sur une période allant de la seconde moitié du XIXe au XXe siècle pour l’essentiel», indique Manon Dardenne. Il abrite ainsi une grande diversité d’objets – programmes, costumes, maquettes de décor, photographies, marionnettes, masques, correspondances, articles de journaux ou caricatures, cartes postales – et comprend aussi bien des fonds de compagnies (Renaud-Barrault par exemple), de théâtres (Antoine, Palais-Royal…) que de personnalités (Sacha Guitry, Louis Jouvet…). En matière de photo, on y trouve de nombreuses images de presse, mais aussi des formats carte de visite, signés Nadar ou Carjat, ces petits tirages bon marché inventés par Eugène Disdéri en 1854 et qui ont rendu le portrait de studio accessible aux classes populaires. Mais que l’on ne s’y trompe pas : il n’est pas nécessaire d’être un photographe connu pour intégrer ce département ou celui des Estampes et de la Photographie. Ce qui compte pour le premier est la valeur documentaire des pièces et, pour le second, qu’elles complètent un corpus déjà existant et couvrant toutes les pratiques, artistiques comme sociales. «Ce qui nous a intéressés, c’est que Ruben Sobol donne à voir la société aisée des années 1920 à 1930 et que cet aspect est peu présent dans notre fonds», indique Dominique Versavel. Les Années folles se caractérisent par le développement du vedettariat, que ce soit dans le domaine du cinéma, de la chanson ou du spectacle. Et quel meilleur vecteur de communication que la photographie pour asseoir sa notoriété ? Les stars de l’époque l’ont déjà bien compris. Si Harcourt, fondé en 1934, se spécialise dans la prise de vue en studio, Ruben Sobol diversifie de son côté ses activités au gré des différents lieux qu’il ouvre sur la rive droite, non loin du Palace, des Folies Bergère et du Casino de Paris. «Dans l’entre-deux-guerres, les studios photo prolifèrent dans la continuité du XIXe siècle, celui de Nadar étant le plus célèbre. La diffusion de leur production est plus large grâce à l’essor de la presse illustrée. Les journaux sont alors très demandeurs d’images, notamment celles portant sur le monde du spectacle», précise Dominique Versavel.

 

Raquel Meller, vers 1928, photographie parue en une du magazine Vu en 1928. © Ruben Sobol/BnF, département des Arts du spectacle/Donation
Raquel Meller, vers 1928, photographie parue en une du magazine Vu en 1928.
© Ruben Sobol/BnF, département des Arts du spectacle/Donation Goodman/Nemet


Un portrait non signé comme point de départ
Il aura fallu plus de trois ans à Arnaud Nemet pour réunir cet ensemble, mais aussi des revues illustrées, des partitions musicales ainsi que des documents d’archives retraçant par bribes l’histoire de Ruben Sobol. «Tout commence par un portrait que je récupère dans ma famille, représentant une belle jeune femme», raconte celui qui va tomber sous le charme de ses clichés. Ancien journaliste, aujourd’hui chef de projet Web, l’homme a également suivi une formation photographique : il sait reconnaître les tirages de qualité. «Je me suis dit que ce photographe devait avoir eu pignon sur rue… » Quant à la beauté de l’image, c’est Bella Ariel, son arrière-grand-tante, qui fut premier mannequin chez Lanvin dans les années 1930 et 1940. Ce portrait, signé mais non daté, attise sa curiosité et le décide à se lancer sur la piste de son auteur. C’est le début d’une longue histoire qui le tient toujours en haleine. Très vite, Arnaud Nemet retrouve un deuxième portrait, datant des années 1930 et représentant cette fois sa grand-mère à l’âge de cinq ans. Sa fascination tourne presque à l’obsession lorsqu’il se découvre des liens de parenté par alliance avec le photographe. Désormais, Ruben Sobol occupe une grande partie de ses pensées et de son temps libre, mais aussi de ses économies. Tout d’abord, il ne trouve que très peu de choses : «Cela m’a intrigué… et agacé. À peine quelques lignes sur le site de la Cinémathèque française.» Il apprendra plus tard que la famille du Sobol a fait une donation à cette institution dans les années 1980. En menant des recherches sur Internet, Arnaud Nemet parvient à retrouver la trace des arrière-petites-filles de Sobol, Valérie et Corinne Goodman. L’une vit aux États-Unis, l’autre à Paris. Il contacte la seconde et apprend qu’elle possède un sac rempli d’images. Des miraculées ! Car d’origine juive, son bisaïeul a dû fuir Paris occupé par les Allemands en juin 1940 pour rejoindre Cannes, en zone libre. Fin 1943, le photographe revient à Paris. Mal lui en a pris : en mars 1944, il est arrêté devant le Moulin Rouge, à deux pas de chez lui, lors d’un contrôle d’identité. «C’est presque ironique, lui qui a photographié des vedettes de spectacle toute sa vie…», relève Arnaud Nemet. Des années plus tard, à la faveur d’un déménagement, Corinne Goodman retrouve un carton. À l’intérieur s’entassent divers documents dont le dossier de naturalisation du photographe (né en 1889 à Grodno en Biélorussie, arrivé à Paris en 1911) et les attestations de témoins ayant assisté à son arrestation, qui le mènera à Drancy puis à Auschwitz, où il mourra le 1er avril 1944. S’y trouve également un portrait de l’homme réalisé dans son studio du boulevard Montmartre. «Je découvrais enfin son visage !, s’exclame Arnaud Nemet. Il apparaît en pleine force de l’âge et me permet de mieux cerner le personnage.» Assurément, Ruben Sobol devait avoir un certain chic pour se fondre dans les dîners mondains et dans l’univers du spectacle. Comme en attestent plusieurs dédicaces, il était très apprécié des artistes qu’il photographiait.
Des clichés désormais à l’abri
Au fur et à mesure de son enquête – menant des recherches en bibliothèque, consultant des spécialistes du cinéma, du music-hall, et des historiens de l’entre-deux-guerres –, Arnaud Nemet correspond quasi quotidiennement avec les sœurs Goodman. Après concertation, ils décident de réaliser des achats ensemble. Salle des ventes, marchands spécialisés, ventes sur Internet : ils sont à l’affût, faisant des acquisitions à l’unité ou par ensemble. Au total, une bonne cinquantaine de tirages, achetés à des prix variant d’une quarantaine à plus de mille euros selon les lots, viendront rejoindre ceux collectés dans la famille du photographe. Pourquoi ce don à la BnF ? «Je craignais l’accident et voulais que ces images soient conservées correctement, restaurées si nécessaire.» Les voici à l’abri. C’est aussi, pour les trois donateurs, assorti de l’espoir de faire (re)connaître l’œuvre confiée et de susciter l’intérêt d’historiens et de spécialistes. Mais cet acte ne signe pas la fin de l’histoire. Arnaud Nemet continue ses recherches et ses achats. Et rêve d’une exposition ou d’un site internet pour enfin mettre en lumière le travail de Ruben Sobol.