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Rétrospective Füssli au musée Jacquemart-André

Publié le , par Christophe Averty

Très réussie, la rétrospective du musée Jacquemart-André, à Paris, célèbre un maître trop méconnu, aux intemporelles fulgurances picturales, avec un ensemble important de peintures et de dessins.

Johann Heinrich Füssli (1741-1825), Mme Füssli debout, vers 1790-1795, crayon graphite,... Rétrospective Füssli au musée Jacquemart-André
Johann Heinrich Füssli (1741-1825), Mme Füssli debout, vers 1790-1795, crayon graphite, plume et encre brune, aquarelle et gouache sur papier vergé, 32,8 21,1 cm, collection particulière.
Photo : Patrick Goetelen, Genève

Écrin idéal, le fastueux hôtel particulier de Nélie Jacquemart et Édouard André ouvre ses cimaises à 56 toiles majeures et dessins –pour la plupart inédits – de Johann Heinrich Füssli. Les inspirations plurielles du peintre s’accordent ici avec évidence à l’esprit de boudoir qui anime les lieux. Formant une suite de petits cabinets de peintures et de dessins, l’exposition – conduite par un triple commissariat – égrène les thèmes de prédilection du peintre suisse dont l’exil européen fut le terreau d’une œuvre puissante et novatrice. « Célébré de son vivant, oublié au XIXe siècle, souvent présent dans les expositions thématiques, Füssli n’avait pas bénéficié en France d’une présentation monographique depuis 1975 », rappelle l’historien de l’art Andréas Bayer. Voici l’impair magistralement réparé grâce à un parcours tout en mesure qui dévoile les élans et obsessions d’un paradoxal honnête homme du siècle des Lumières et de la raison, pétri de culture classique, élancé dans le monde irrationnel et inconscient des songes. L’évolution de son regard, en guise de fil d’Ariane, sa dextérité à passer d’un sujet à l’autre sont ici mis en scène et en espace pour mieux redécouvrir sa touche métissée d’emprunts classiques et néoclassiques au service d’un univers précurseur de la peinture romantique. Théâtral, Füssli compose ses toiles à la lumière de la scène shakespearienne, qu’incarne notamment un Roméo et Juliette baigné d’un clair-obscur caravagesque et figurant l’instant qui précède le baiser des amoureux tragiques. Féru de mythologie et de textes sacrés, l’artiste explore les légendes antiques et nordiques pour saisir, dans la fureur des éléments, un plantureux Thor luttant contre le serpent Midgard, dont le point de vue en contre-plongée transcende les protagonistes. Füssli livre en majesté son trait autodidacte, travaillé enfant, la nuit,
en cachette de son père – 
peintre et historien de l’art – qui voyait en lui un futur pasteur. Il harmonise ses influences attrapées en Italie lors de son Grand Tour qui dura huit ans, avant de décider, sous l’influence de Joshua Reynolds, de devenir peintre et de triompher en Angleterre. Bien qu’il excelle dans tous les genres, il ne sera ni portraitiste ni paysagiste, mais s’épanouit dans une peinture d’histoire mâtinée d’intime et de désir. En témoignent ces croquis sur le vif, où Füssli campe son épouse, fasciné par la sensualité et la symbolique de ses coiffures. Cet épisode délicat, dans le parcours de l’exposition, offre une pause avant la révélation tonitruante du chef-d’œuvre qui scella sa renommée : Le Cauchemar, dont plusieurs versions sont présentées. Alors, telle une poursuite soudain braquée sur la silhouette d’un comédien, surgit toute la noirceur goyesque d’un peintre en pleine maîtrise de son art, à l’impact visuel immédiat, puissant et intemporel. Ainsi, par un choix rigoureux d’œuvres – principalement issues des collections britanniques –, les trois commissaires de cette rétrospective – l’historien de l’art Andréas Bayer, Christopher Baker, directeur du département des arts européens aux National Galleries d’Écosse, et Pierre Curie, conservateur du musée – sont parvenus à décrypter et faire partager l’esprit, la touche et la fougue d’un maître profondément européen, aventurier de la peinture en avance sur son siècle, qu’il était plus que judicieux de remettre en lumière.

«Füssli, entre rêve et fantastique»,
musée Jacquemart-André,
158, bd Haussmann, Paris VIII
e, tél. : 01 45 62 11 59,
 
Jusqu’au 23 janvier 2023.
www.musee-jacquemart-andre.com
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