Rencontres artistiques

Le 12 novembre 2010, par Caroline Legrand

Des peintres et un céramiste, un artiste et une chanteuse... D’itinéraires croisés en rencontres choisies sont nées des oeuvres d’exception. Admirez plutôt !

Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901), Yvette Guilbert, plaque en céramique partiellement glaçurée réalisée par les établissements Émile Muller, Grande Tuilerie d’Ivry, 51,5 x 28,2 cm.
Estimation : 25 000/30 000 €

C’est l’histoire d’hommes prêts à abolir toutes les frontières, à détruire les barrières sociales pour permettre à tout un chacun de jouir pleinement de l’art. Ces artistes vécurent à la fin du XIXe siècle, à une époque où toutes les folies semblaient enfin possibles. Le premier d’entre eux est peut-être le moins célèbre, mais n’en demeure pas moins un entrepreneur unique et des plus audacieux.

Il se nomme Émile Muller. La ville d’Ivry-sur-Seine garde en mémoire le rôle majeur joué par cet industriel d’origine alsacienne dans son développement urbanistique et économique. Elle lui a ainsi consacré en 2009 une exposition, sous le titre “Le beau et l’utile”, et a également érigé une passerelle à son nom, qui enjambe la voie ferrée et donne sur la rue de son usine, fondée en 1854 et fermée en 1969. Centralien, cofondateur de Sciences Po, Émile Muller a surtout marqué de son empreinte l’histoire de la construction des cités ouvrières, mettant les découvertes techniques au service du progrès social. Peu à peu, une idée germe dans son esprit : remplacer les ardoises, le zinc et les tuiles de Bourgogne, par des matériaux plus durables et économiques, en l’occurrence des tuiles à emboitements. Quatorze révolutionnaires fours continus à gaz sont installés dans l’usine d’Ivry, emplacement à la fois pratique pour approvisionner Paris et proche des carrières du sud de la capitale. Si le décor de la chocolaterie Menier, à Noisiel, est l’une de ses plus belles réussites, l’Exposition Universelle de 1889 voit son triomphe avec les dômes turquoise des Grands Palais, mais aussi sa disparition. Son fils, Louis, reprendra vaillamment le flambeau et apportera des innovations, telle la réalisation d’oeuvres d’art. À une époque où les artistes s’adonnent à l’envi à toutes les disciplines, il y a une certaine logique à vouloir transposer des peintures en céramiques. Jules Chéret - celui-ci n’a-t-il pas déjà anéanti tout clivage en érigeant l’affiche au rang d’art majeur ? - Eugène Grasset, le sculpteur Alexandre Charpentier, mais aussi Henri de Toulouse-Lautrec ne manqueront pas de participer à cette aventure. Toutefois, la motivation du peintre n’était pas le défi artistique. Toulouse-Lautrec aimait le monde de la nuit et des cabarets et, comme bien souvent avec notre homme, une femme était à l’origine de cette belle intention. En 1890, il aperçoit au Divan japonais une chanteuse atypique, Yvette Guilbert ; il fera sa connaissance deux ans plus tard, par l’intermédiaire du compositeur Maurice Donnay. Dès lors, ils sont inséparables, la jeune femme devenant une véritable muse pour le peintre. Bien qu’une grande partie de sa postérité tienne dans les affiches et les albums lithographiés de Toulouse-Lautrec, Yvette Guilbert eut quelques difficultés à accepter l’image donnée d’elle par l’artiste : “Mais, pour l’amour du ciel, ne me faites pas si atrocement laide !”...

En 1894, Toulouse-Lautrec collabore pour la seule et unique fois avec l’usine Emile Muller. Son but n’a rien de commercial : seule une dizaine de plaques de ce modèle ont été réalisées, deux d’entre elles étant conservées au musée Toulouse-Lautrec d’Albi. Le dessein serait plutôt d’ordre amical. En effet, Yvette Guilbert avait exprimé son désir d’avoir une table à thé faite d’un plateau en céramique conçu par son ami. Sans plus d’explication, le peintre lui présente plus tard un dessin d’elle à signer. Comme à son habitude, l’artiste a gardé de la chanteuse sa silhouette élancée et torturée, sa flamboyante chevelure rousse et les longs gants noirs qu’elle porte sur scène, pour parfaire son personnage de “diseuse” déclamant des textes populaires avec expressivité.

Yvette signe et persiste : “Petit Monstre ! mais vous avez fait une horreur !!”. Quelle ne fut pas sa surprise en recevant quelque temps après une grande plaque de céramique à son effigie, rehaussée de son interjection... Un cadeau qui n’a pas de prix ?

Château-Thierry, samedi 27 novembre 2010. Sophie Renard SVV.
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