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Picasso, un portrait contesté

Le 04 février 2021, par Vincent Noce

Un nouveau jugement vient confirmer la protection de la liberté des auteurs en matière d’attribution.

Picasso, un portrait contesté
Un Portrait de femme au chapeau, gouache sur papier, signé «Picasso» et dédicacé au dos, daté «29.10.39», 76,5 55 cm, non reconnu par Claude Picasso, fils de l’artiste.
Courtesy laboratoire Gilles Perrault

Un investisseur texan, qui réclamait l’authentification d’une œuvre refusée par le fils de Pablo Picasso, Claude, s’est retrouvé condamné par le tribunal de Paris pour «procédure abusive». James Parker, qui a subi cette avanie, dit avoir investi 300 000 $ dans ce portrait d’une femme au chapeau, qu’il pense être Dora Maar. Il a trouvé cette gouache sur papier de 76,5 sur 55 cm dans une petite galerie de Scottsdale, en Arizona, appelée Rima. La feuille porte une signature et une date, «Picasso 29.10.39» et, au verso, cette mention : «Para mi amigo Manuel Perez, de este su amigo Picasso, Royan el 4.2.1940» (le peintre se trouvait effectivement au moment de la drôle de guerre dans cette ville avant de s’en retourner à Paris). Cette feuille est accompagnée d’une lettre en espagnol portant la signature «Picasso, Royan el 4.2.1940». L’auteur s’excuse de ne pouvoir assister à l’anniversaire de son ami mais lui promet «un tableau en cadeau», par l’entremise de sa sœur. «Jusqu’à son arrivée dans cette galerie, cette gouache n’a jamais quitté la famille, installée au Brésil, à Santos, dans l’État de São Paulo. Nous avons retrouvé trace des registres d’immatriculation de Manuel Perez comme réfugié espagnol, et même d’un procès intenté il y a une trentaine d’années au sein de la famille à propos de la propriété de ce portrait», explique l’avocat bordelais de James Parker, Me Charles-Étienne Gudin.
Expertises et compatibilité
Me Gudin a aussi produit une étude de 2019 du laboratoire parisien de Gilles Perrault, lequel conclut : «Les résultats de nos analyses et examens scientifiques sont tous compatibles avec une œuvre de 1939 réalisée par Pablo Ruiz Picasso.» Gilles Perrault a confirmé ce verdict par une étude stylistique. Cependant, comme il nous l’a précisé, «si un résultat d’expertise technique négatif peut conduire à exclure la paternité d’une œuvre, un résultat positif ne suffit pas à la proclamer». Me Gudin fait aussi référence à des examens d’une graphologue, Catherine Mangaud, concluant que les écritures «peuvent être attribuées» au peintre. Le portrait n’a pourtant pas été reconnu par Claude Picasso. James Parker a demandé en vain en référé une expertise judiciaire, qui lui a été refusée au motif qu’il disposait déjà de ces examens. Il s’est alors tourné, en 2017, vers le tribunal de Paris pour lui demander, au vu de ces éléments, de «reconnaître la provenance et l’auteur d’une œuvre dont Pablo Picasso a assuré la divulgation le 4 février 1940». Il a aussi requis la condamnation de Claude Picasso pour «faute» à 9 M€ de dommages et intérêts, estimant que l’œuvre était désormais «disqualifiée sur le marché» sur la foi d’une simple «opinion personnelle». Le fils du peintre, plaide son avocat, s’est «comporté comme une “entreprise” abusant de sa position dominante sur le marché».
Provenance aléatoire
Claude Picasso a pour sa part estimé que cette gouache, qui lui a été présentée «huit fois en neuf ans, sous des identités diverses, mais jamais par M. Parker directement, et accompagnée de versions différentes quant à son origine», n’était pas de la main de son père. Le 5 janvier, le tribunal a débouté l’investisseur texan. La cour estime qu’il ne lui revient «pas de se prononcer sur l’authenticité d’une œuvre», ce qui équivaudrait à délivrer «un certificat d’authenticité». Si M. Parker estime qu’elle est authentique, dit-elle, et que ces expertises «permettent de considérer qu’elle peut être attribuée à Pablo Picasso, il lui appartient de faire partager son opinion sur le marché». Les juges assimilent à un abus le fait qu’il ait réclamé «une indemnisation dont il ne justifie pas le montant exorbitant à l’encontre de l’ayant droit d’un artiste pour avoir émis un avis négatif sur l’authenticité de l’œuvre». Ils reprochent aussi à l’investisseur américain d’avoir «multiplié les attaques à l’encontre de Claude Picasso», concernant l’exercice de «sa mission de défense de l’intégrité de l’œuvre de son père». Le tribunal rappelle que la jurisprudence stipule qu’un spécialiste a le droit de formuler une opinion négative, quelles que soient les études qui lui sont opposées et «quand bien même une expertise judiciaire conclurait à l’authenticité d’une œuvre». En 2014, après des jugements contradictoires à propos d’un tableau attribué à Metzinger, la Cour de cassation avait ainsi affirmé la liberté de l’auteur, stipulant que son refus d’insérer une œuvre dans son catalogue raisonné, «fût-elle authentique, ne peut être considéré comme fautif» – sauf volonté de nuire.
«À l’américaine»
James Parker a été condamné à un total de 30 000 € de dommages et intérêts et remboursement des frais judiciaires. L’avocat de Claude Picasso, Me Jean-Jacques Neuer s’en félicite, estimant que «les experts ont besoin d’être protégés». «Il faut savoir que 90 à 95 % des œuvres soumises comme étant de Picasso sont rejetées. Les sachants donnent une opinion. Ce n’est pas parfait, mais c’est un rempart contre le fléau des faux.» Rappelant que plusieurs fondations américaines ont dû cesser d’authentifier des œuvres après avoir été submergées de procédures au coût considérable, il redoute de voir ces abus gagner la France : «Mon client a été l’objet d’un procès à l’américaine !» Regrettant un jugement «extrêmement défavorable» et faisant grief aux juges «de n’avoir pas répondu à ses demandes», Me Gudin nous a indiqué qu’il portait appel.

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