Patricia Laigneau, la fée du Rivau

Le 14 mai 2019, par Annick Colonna-Césari

Depuis vingt ans, sa propriétaire réenchante le Rivau, un château de la Loire pas comme les autres, où, sur le ton de la fantaisie, se mêlent histoire, art du jardin et art contemporain. Une véritable aventure humaine.

 
© Château du Rivau

Elle parle d’une voix flûtée, masquant une détermination sans faille. Et il en faut, lorsque l’on a entre les mains la destinée d’un château. Le sien, forteresse nichée au cœur de la campagne tourangelle, dresse sa silhouette martiale, à dix kilomètres de Chinon, composée de deux tourelles, d’un donjon et d’un pont-levis. Patricia Laigneau a acheté le Rivau avec son mari, Éric, en 1992, alors qu’il menaçait ruine, et l’a ouvert aux visites en 2000, une fois sa restauration achevée. Cette demeure seigneuriale, dont les fondations remontent au XIIIe siècle, avait été fortifiée dans les années 1440, en pleine guerre de Cent Ans, sous la houlette de Pierre de Beauvau, grand chambellan de Charles VII. À l’époque, ses écuries, où l’on élevait des destriers, étaient déjà renommées. D’ailleurs, en 1429, à la veille du siège d’Orléans, Jeanne d’Arc s’y était arrêtée pour chercher des chevaux d’équipage. Originaire de la région, François Rabelais lui rendra hommage à sa façon, avec un Gargantua offrant le château au capitaine Tolmère en récompense de ses victoires dans les guerres picrocholines… Puis, la bâtisse a traversé les siècles, avant de connaître le déclin. Jusqu’à sa résurrection. Aujourd’hui, on peut dire que le Rivau se distingue des autres châteaux de la Loire, tant son atmosphère est singulière. Ici, l’histoire et l’art des jardins s’entremêlent à l’art contemporain, dont est férue la maîtresse des lieux. L’ensemble, saupoudré de fantaisie, la caractérise aussi. C’est dans ce cadre enchanteur qu’elle organise périodiquement des événements : joutes équestres, fête de la citrouille ou de la rose… et, chaque printemps, une exposition d’art contemporain, cette fois consacrée aux artistes inspirés par le génie de Léonard de Vinci. Parce que le Val de Loire célèbre les cinq cents ans de la disparition du maître italien, qui a vécu non loin, à Amboise. On l’aura compris : pour Patricia Laigneau, le Rivau représente l’«aventure d’une vie».
 

Vue aérienne du château du Rivau et de ses jardins.
Vue aérienne du château du Rivau et de ses jardins.© Château du Rivau


Coup de foudre 
«Une aventure de fou», précise-t-elle aussitôt. À la vue du château, elle avait, à l’instar de son mari, éprouvé un véritable «coup de foudre». «Je m’étais sentie transportée dans les livres de contes de fées», se souvient-elle. Et, attaché aux belles pierres, le couple a eu envie d’entreprendre leur sauvetage. Patricia, qui avait étudié l’histoire de l’art à l’École du Louvre, était sensibilisée à la question du patrimoine depuis que ses parents avaient mené la restauration d’une église romane, dans le village de Saint-Sornin, en Charente-Maritime. Éric, pour sa part, travaillait dans la réhabilitation de bâtiments anciens. C’est ainsi qu’ils se sont lancés dans la rénovation, «aveuglés, comme dans une histoire d’amour», soupire-t-elle. En effet, des intérieurs à la charpente et à la toiture, tout était à refaire, et dans les règles de l’art, le Rivau étant classé Monument historique depuis 1918. La tâche s’est alourdie lorsqu’en 1998 ils ont racheté les dépendances, dont le propriétaire, un agriculteur, voulait se séparer. «Nous avons pensé qu’il serait dommage de ne pas restituer l’ensemble, d’autant que l’entrée originelle du château se faisait par la cour des communs.» Aux travaux engagés s’est donc ajoutée la réfection des écuries et de la grange, que l’usage agricole avait rendu méconnaissables. Quant au parc, où seuls subsistaient les grands arbres, lui aussi était en déshérence. Devant l’ampleur du chantier, ils ont alors décidé qu’à l’avenir le site accueillerait le public. Bref, c’était un «défi», à renouveler sans cesse, semé d’aléas. En 2010, un incendie s’est déclaré dans les combles, détruisant la moitié de la toiture nouvellement restaurée. Le drame n’a pas entamé la volonté de la châtelaine. Avec le recul, elle analyse sa «rencontre» avec le Rivau comme un «signe du destin». De fait, à cette occasion, s’est révélée sa fibre créatrice, qu’elle a d’abord expérimentée dans le parc. Car, plutôt que de recourir à un paysagiste, elle a souhaité s’atteler elle-même à sa recomposition. Raison pour laquelle la quadragénaire a repris des études et, durant trois années, suivi les cours de l’École nationale supérieure de paysage de Versailles. Ayant acquis les rudiments techniques, enrichis de recherches personnelles, elle a progressivement aménagé les quatorze jardins dont est à présent constitué le domaine, labellisé depuis 2008 «jardin remarquable». «J’ai mixé l’art des jardins à la française et à l’anglaise, en m’appuyant sur mes connaissances artistiques», commente-t-elle. Son idée était de «transposer en végétal les concepts issus de la peinture et de la sculpture, flou, texture ou volume». Et elle a ponctué l’espace de tapis monochromes, camaïeux de jaune, pourpre, mauve ou orangé. Le tout reposant sur des thématiques liées à l’imaginaire médiéval qu’inspire le Rivau. Ainsi trouve-t-on le «potager de Gargantua», où poussent en septembre des cucurbitacées géants, courges, potirons et potimarrons. Ou le «jardin des philtres d’amour», renfermant des plantes aux propriétés magiques. Du «verger du paradis» à la «cassina» se déclinent encore des symphonies de jonquilles, pivoines, pervenches, anémones, dahlias et autres roses, dont les 460 variétés ont valu au Rivau sa qualification de «conservatoire de la rose parfumée».

 

Andres Serrano, The Last Supper.
Andres Serrano, The Last Supper.© Courtesy collection privée


Double lecture
Patricia Laigneau a naturellement entraîné les plasticiens dans son aventure. «Avec mon mari, nous collectionnons depuis les années 1970, raconte-t-elle. Nous étions par hasard tombés, dans une vente, sur un tableau de Gaston Chaissac, qui nous a amenés à nous intéresser à Jean Dubuffet, et l’art brut nous a conduits vers la figuration libre.» Acquisition du Rivau oblige, elle s’est ensuite concentrée sur les œuvres à tendance onirique, passant souvent directement commande aux artistes. Une vingtaine de sculptures se sont ainsi immiscées dans le parc. La châtelaine se réjouit de voir les sourires s’accrocher aux visages des visiteurs. Mais, surtout, elle aimerait leur communiquer sa passion. Et qu’ils s’interrogent. Car l’apparente fantaisie des pièces présentées cache généralement une double lecture, qu’éclairent de discrets panneaux explicatifs pour qui veut s’y attarder. En arrivant au «chemin des fées», on découvre le Grand Pot rouge de Jean-Pierre Raynaud et l’art de poétiser les objets du quotidien. Dans le «jardin du Petit Poucet» sont posées des bottes de jardinier surdimensionnées, que son créateur, Lilian Bourgeat, a baptisées Invendus. Et pour cause : il s’agit de deux pieds gauches, critique déguisée de la société de consommation.

 

Philippe Ramette, Le Piercing (2003), au premier plan, et Lilian Bourgeat, Invendus-bottes, 2008.
Philippe Ramette, Le Piercing (2003), au premier plan, et Lilian Bourgeat, Invendus-bottes, 2008.© Château du Rivau


Œuvres subversives 
La forteresse abrite elle aussi quelques œuvres contemporaines. Dans la salle du Grand Logis, au milieu de trophées cynégétiques hérités de sa famille, Patricia Laigneau en a glissé d’autres, nettement plus subversifs, signés Julien Salaud, Théo Mercier ou Ghyslain Bertholon. C’est aussi entre les murs du château que se déploie l’exposition temporaire dédiée à la mémoire de Léonard de Vinci, rassemblant au fil des salles une trentaine de plasticiens. Andres Serrano revisite la fameuse Cène peinte par le maître italien et Nicolas Darrot réinterprète ses machines extraordinaires, tandis qu’une sculpture de Jan Fabre évoque ses études anatomiques et un dessin d’Adel Abdessemed sa réflexion sur le vol humain. «Les artistes ont toujours accompagné la vie des châteaux, conclut Patricia Laigneau. Il faut continuer à faire appel à eux, pour ne pas rester figé dans le passé.»

 

à voir
«Hommage à Léonard et à la Renaissance», château du Rivau,
9, rue du château, Lémeré (37), tél. : 02 47 95 77 47,
Jusqu’au 3 novembre 2019. 
www.chateaudurivau.com
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