Gazette Drouot logo print

Manuel Cargaleiro, l'art de la couleur

Publié le , par Stéphanie Pioda

S’il a fait ses premières armes en tant que céramiste dans les années 1950, il a rapidement transposé son vocabulaire abstrait et coloré sur la toile. Et continue de créer, à 95 ans.

Manuel Cargaleiro, l'art de la couleur
© Julien Pepy

L’art de Manuel Cargaleiro est une fête. La couleur explose sur la toile, rayonne sur les carreaux de céramique, imprègne la rétine… L’œuvre de cet artiste portugais met tout simplement en joie. À l’image du personnage lui-même qui, à 95 printemps fraîchement célébrés le 16 mars, a toujours l’œil aussi rieur, prompt à se remémorer avec enthousiasme son parcours émaillé d’anecdotes qui se confondent avec l’histoire de l’art du XXe siècle, traduisent le rôle clé de la couleur, illustrent sa bienveillance et ses amitiés. La commissaire d'exposition et critique d'art Claudine Boni, qui l'a rencontré dès 1969, le décrit comme quelqu’un de très généreux, fidèle à son pays et à ses amis, solidaire avec les jeunes confrères : «Dès que des collectionneurs portugais venaient à Paris, ils demandaient des conseils à Manuel pour savoir quels artistes acheter, et lui les emmenait dans les galeries. Il a toujours fait passer les autres artistes avant lui.»
 

Manuel Cargaleiro (né en 1927), Paysage aux carreaux blancs, 2000, huile sur toile, 73,3 x 60 cm. Crédit photo Helene Bailly Gallery, Pari
Manuel Cargaleiro (né en 1927), Paysage aux carreaux blancs, 2000, huile sur toile, 73,3 60 cm.
Crédit photo Helene Bailly Gallery, Paris

Consécration parisienne
Lorsqu’il arrive à Paris en 1957, c’est à l’invitation d’Édouard Loeb, galeriste à Saint-Germain-des-Prés qui l’a connu au Portugal. C’est que le jeune Manuel s’est déjà distingué avec quelques expositions – dont celle
au palais Foz à Lisbonne en 1952 –, une récompense – le prix national Sebastião de Almeida en 1954 – et une commande importante, un mural composé de panneaux de faïence pour le jardin municipal d’Almada en 1956. Il est alors passé maître dans le domaine de la céramique, qu’il expérimente depuis qu’il a 14 ans, au point d’enseigner cette technique à l’École d’arts décoratifs António Arroio à Lisbonne, tout en exposant ses premières peintures à l’huile. Si son jumeau Pierre, galeriste lui aussi, a soutenu des artistes comme Wifredo Lam, Maria Helena Vieira da Silva, Zao Wou-ki, le groupe CoBrA ou Jean-Paul Riopelle, Édouard Loeb est plutôt associé à Jean Arp ou Max Ernst. «Il travaillait aussi avec un peintre qui m’a beaucoup appris, Nathalie Gontcharova», raconte l’artiste. «Je me souviens encore de la première petite gouache qu’il a vendue, pour 10 000 francs anciens». La capitale est alors un foyer international où se croisent les peintres de la seconde école de Paris et les jeunes générations. Ils viennent des quatre coins du monde, comme Zao Wou-ki, un proche du Portugais qui réalise chez lui ses œuvres en céramique. On parle le français avec des accents chantants ou plus gutturaux, on accroche la langue de Molière ou on la mixe avec quelques mots dans sa langue d’origine. C’est aussi l’une des explications de ce basculement vers une œuvre non figurative, due au rejet d’un académisme dépassé et au besoin de faire table rase pour inventer un art en rupture, mais qui permet aussi de se rapprocher d’une sorte de langage universel, comme il le reconnaît lui-même. Il souhaite s’adresser à tous, transmettre ses messages d’amour et de bienveillance, mais d’une façon plus souple et débridée que la grammaire géométrique colorée d’un artiste comme Auguste Herbin, par exemple. Cargaleiro est quant à lui fasciné par Chagall, Miró bien sûr, fréquente Alfred Manessier, Vieira da Silva, Marcelle Cahn, Bernard Dufour, Magdalena Radulescu… Il habite 19, rue des Grands-Augustins, en voisin de Picasso, qui réside au n° 7, mais ne cherchera jamais à faire sa connaissance, ayant peu de choses en commun avec ce «génie malgré lui» comme il le qualifie. «Lorsque je suis arrivé à Paris, Árpád Szenes m’a demandé un jour qui je désirais rencontrer, lui qui fréquentait à peu près tout le monde. Je lui ai répondu que je voulais connaître Roger Bissière. Il était pour moi le plus grand peintre, aussi bien artistiquement que spirituellement.» Ce Français ayant grandi à Bordeaux, résidé à Alger, Londres et Rome, a un profil international qui répond à l’époque. Il est Européen, tout comme Manuel Cargaleiro, qui possède un troisième point d’ancrage, l’Italie. L’artiste se rend en effet dès 1957 à Faenza, Rome et Florence, grâce à une bourse du gouvernement italien. Il entretiendra des relations intenses avec la côte amalfitaine, et en particulier la ville de Vietri sul Mare. Il y fera de nombreuses résidences, au point que le critique d’art Enzo Biffi le qualifiera, de Vietrese : une adoption d’autant plus notoire que l’histoire de l’art transalpine du XXe siècle a rarement intégré des artistes étrangers.
 

Manuel Cargaleiro, Mon petit voyage à Genève, H15, 2010, huile sur toile, 61 x 50 cm. Crédit photo Helene Bailly Gallery, Paris
Manuel Cargaleiro, Mon petit voyage à Genève, H15, 2010, huile sur toile, 61 50 cm.
Crédit photo Helene Bailly Gallery, Paris

Peintre et céramiste
Alors que la céramique en France est encore fortement associée à l’artisanat ou à l’art populaire, il n’en va pas de même en Italie, où Florence fut le berceau de l’atelier des Della Robbia, auteurs de tableaux en terre cuite émaillée aux couleurs vives, chatoyantes et brillantes, parfois monumentaux tel ce Christ au mont des Oliviers de plus de deux mètres de hauteur, conservé au musée du Louvre. Manuel Cargaleiro absorbe toutes ces influences et passe d’un médium à l’autre avec une même ferveur pour les couleurs, scintillantes comme les lumières d’une ville, jouant avec les mots inscrits, se démultipliant sous l’impulsion souple du pinceau sur les carreaux de céramique, au rythme des motifs d’azulejos traditionnels ou, de façon plus géométrique, sur les panneaux intégrés à des architectures. On découvre ce pan de sa réflexion à Seixal, dans la région de Lisbonne, avec l’Oficina de Artes Manuel Cargaleiro, centre d’art inauguré en 2016 et signé d’Álvaro Siza, Prix Pritzker 1992 (voir l'article Álvaro Siza en Bretagne de la Gazette n° 19 de 2018, page 180). Depuis 1956, l’artiste a en effet multiplié les projets architecturaux, avec de nombreuses commandes du ministère de la Culture français, dans des établissements comme le lycée de Saugues en Haute-Loire ou le groupe scolaire Raoul-Dautry à Limoges. «C’est Georges Pompidou qui m’avait choisi pour réaliser un panneau de 250 mètres carrés à son entrée. J’appelle régulièrement le directeur pour savoir si l’œuvre est toujours en bon état, et c’est le cas.» Ce n’est donc pas un hasard si Manuel Cargaleiro a également été missionné pour intervenir dans le métro de Lisbonne en 1987 puis dans celui de Paris avec Azulejo géométrique, installée station Champs-Élysées- Clemenceau en 1995. Là, chaque jour, des milliers de voyageurs passent devant son travail… Peut-être plus qu’à sa fondation de Castelo Branco, créée en 1990 avec un don de plus de 10 000 œuvres retraçant toute sa carrière, que devant sa collection d’œuvres d’artistes proches, visible du public depuis 2005, ou qu’à sa fondation-musée ouverte en 2004 à Vietri sul Mare (Museo artistico industriale di ceramica Manuel Cargaleiro) puis déplacée en 2015 à côté d’Amalfi. À 95 ans, l’homme est largement célébré autour des deux médiums qu’il a toujours explorés. Il confiait au critique d’art Gilbert Lascault en 2003 : «J’ai commencé ma vie d’artiste comme céramiste, et je suis céramiste même quand je fais de la peinture à l’huile. Je n’imagine pas l’une sans l’autre. Mes deux pratiques s’influencent évidemment. Je ne peux pas oublier toutes mes connaissances sur l’histoire de la faïence ou sur la décoration murale quand je peins, ni ma culture picturale lorsque je crée en céramique. Tout est très lié, c’est ce qui constitue ma spécificité.»

à consulter
«Manuel Cargaleiro», Helene Bailly Gallery,
71, rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris VIIIe, tél. : 01 44 51 51 51,
Jusqu’au 23 avril 2022.

www.helenebailly.com
Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne