Les villes ardentes à Caen

Le 08 septembre 2020, par Harry Kampianne

Au musée des beaux-arts de Caen, l’exposition « Les villes ardentes » chronique les débuts d’une France industrialisée, nouvelle source d’inspiration esthétique pour les impressionnistes.

Maximilien Luce (1858-1941), Constructions quai de Passy, 1907, huile sur toile.

Le sous-titre de cette exposition – conçue dans le cadre du festival Normandie impressionniste et soutenue par le musée d’Orsay –, «art, travail, révolte 1870-1914», relève du double défi : ne sombrer ni dans le misérabilisme ni dans le sacre de l’ouvrier contestataire. Le musée le relève avec un certain brio, en dévoilant une palette d’artistes impressionnistes et postimpressionnistes dont le regard «social» dénote une réelle empathie pour la mutation du paysage et du monde du travail. Emmanuelle Delapierre, directrice des lieux et commissaire de l’événement, a souhaité «mettre en avant cette fascination pour la métamorphose de la ville par l’industrialisation, comment le paysage industriel devient une nouvelle forme esthétique pour ces artistes de la période post-haussmannienne. J’ai voulu écarter au maximum les tableaux symbolisant le travail comme valeur morale. Ce qui m’intéressait était l’usine comme point focal.» Les cent cinquante œuvres réunies dont essentiellement des peintures, dans une scénographie assez chargée mais riche en découvertes, livrent un regard artistique inédit sur une France entrant dans une nouvelle ère. Les thématiques développées au fil des salles (le pittoresque, les quais, les usines…) soulignent l’attraction qu’exercent les nouveaux faubourgs et l’effervescence des grands chantiers des expositions universelles ou de la construction du métro parisien.
Paysages toxiques et déshumanisation du travail
Impressionnistes et postimpressionnistes prennent conscience que la beauté d’un paysage n’est plus l’apanage du monde rural et champêtre. Ainsi, une nouvelle forme graphique et picturale apparaît. Armand Guillaumin est captivé par l’émergence de ces usines dans un environnement naturel. Maximilien Luce magnifie la froideur métallique des aciéries et le mouvement bouillonnant des grands chantiers. Pierre Combet-Descombes s’embrase pour l’incandescence des hauts fourneaux et l’inattendu Raoul Dufy, postimpressionniste à la palette ensoleillée, surprend avec la vision sombre de sa Fin de journée au Havre. Quant à Kupka, il nous plonge avec effroi dans Les Mystères de la construction du métropolitain. «Au-delà de la fascination de ces paysages toxiques, les artistes de cette époque ont souhaité montrer, souligne Emmanuelle Delapierre, une forme de déshumanisation dans le travail en usine. Leur regard devient de plus en plus lucide sur les intérêts de classe et la violence sociale.» Les noirs profonds et ténébreux, les ocres bruns et sombres de Jules Adler ou Théophile Alexandre Steinlen évoquent avec justesse cette pénibilité par le biais de représentations d’entrées et de sorties d’usine symbolisant la fatigue et la misère de la condition ouvrière. La légèreté bucolique du Déjeuner sur l’herbe ou les festivités du Bal du moulin de la Galette semblent loin. Même Edgar Degas, chantre des danseuses de l’Opéra, étonne avec sa Repasseuse à contre-jour, soumise, isolée et contrainte à gagner chichement sa vie. La femme à l’usine, véritable cheville ouvrière des manufactures, comme le suggère Ferdinand Joseph Gueldry dans son impressionnante Scène de triage de la laine, est ainsi l’un des thèmes développés dans l’exposition. «Les villes ardentes» rend en réalité hommage et justice à ces pionniers et pionnières des temps modernes.

«Les villes ardentes. Art, travail,
révolte 1870-1914», musée des beaux-arts,
le château, Caen (14), tél. 
: 02 31 30 47 70.
Jusqu’au 22 novembre 2020.
www.mba.caen.fr
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