Les trésors du Grand Palais

Le 09 septembre 2016, par La Gazette Drouot

L’ultime édition de la Biennale des antiquaires porte en elle l’élan d’une mutation salutaire, aussi bien pour l’avenir de la manifestation que pour le dynamisme de la place parisienne. Revue de détail.

Détail de la table d’André Arbus présentée par la galerie Chastel-Maréchal à la 28e Biennale des antiquaires (voir page 25). Courtesy galerie Chastel-Maréchal
© V. Luc et J. Beylard.

Et si, à l’occasion de la rentrée 2016, un vent nouveau soufflait sur Paris ? Le condensé d’événements qu’offre la capitale, Parcours des mondes, Biennale des antiquaires, LE rendez-vous, sans oublier les «Œuvres choisies - Temps forts» à Drouot et nombre d’initiatives individuelles  en fait un moment unique et inédit par son ampleur, susceptible d’attirer les collectionneurs qui auraient eu tendance à oublier, ces dernières années, la case parisienne de l’échiquier du marché de l’art. Car la 28e édition de la Biennale des antiquaires est à marquer d’une pierre blanche. Avant tout, elle est la dernière du genre, l’événement devenant annuel. Mais en même temps, elle est déjà autre, enclenchant une franche mutation vers un nouveau devenir.

 

Bague en or blanc sertie d’un diamant rond de 10,15 ct, de 84 émeraudes pour 1,20 ct et de 387 diamants blancs pour 8,97 ct. De Grisogono.
Bague en or blanc sertie d’un diamant rond de 10,15 ct, de 84 émeraudes pour 1,20 ct et de 387 diamants blancs pour 8,97 ct. De Grisogono.
Daniel Buren (né en 1938), Photo-souvenir : peinture aux formes variables, mai 1966, peinture acrylique sur toile, 212,5 x 180,5 cm (détail). Galerie
Daniel Buren (né en 1938), Photo-souvenir : peinture aux formes variables, mai 1966, peinture acrylique sur toile, 212,5 x 180,5 cm (détail). Galerie Daniel Templon.© DB - ADAGP, Paris 2016






























TABLEAUX ANCIENS
LE RETOUR EN FORCE
L’édition 2016 de la Biennale sera notamment celle des tableaux anciens. Paris Tableau, ayant rejoint son giron, apporte en effet dans ses bagages ses exposants, ainsi que son réseau de professionnels des musées et d’universitaires. À noter aussi, les galeries étrangères, en majorité anglaises et italiennes, dominent en nombre. Douze reviennent à la Biennale après quelques années d’absence, à l’image de Maurizio Canesso ou d’Adam Williams Fine Art Ltd, tandis que treize autres y participeront pour la première fois, comme Aktis Gallery, Terrades ou Porcini. Parmi elles se comptent quelques ténors de Paris Tableau… L’originalité des propositions concernant les écoles du Nord est à souligner. Comment ne pas remarquer les trois gouaches de Johann Wilhelm Baur chez Alberto di Castro, un Saint Christophe de Jan Wellens de Cock, père de Hieronymus, exposé à la galerie Florence de Voldere, ou encore la Grande Dame d’Eglon Hendrik van der Neer, chez Haboldt ? De l’école française, le XVIIIe siècle est favori, avec un pastel de Nattier chez Alexis Bordes ou un tableau et un dessin d’Hubert Robert, présentés respectivement par Éric Coatalem et la galerie de Bayser. Deux Vernet, l’un à la galerie Jean-François Heim, l’autre chez Maurizio Nobile, côtoieront dans les allées deux Oudry, l’un chez Stair Sainty Gallery et l’autre chez Talabardon & Gautier, ainsi qu’un Trompe-l’œil au portrait de Marie-Thérèse d’Autriche de Liotard, exposé chez Sylvie Lhermite-King. Par ailleurs, le baroque espagnol est magistralement représenté par la Vierge enfant endormie de Zurbarán à la galerie Canesso et une Vision de saint Antoine de Murillo, proposée par Ana Chiclana. Trois galeries ont finement opté pour des accrochages thématiques : l’école de Hieronymus Bosch chez De Jonckheere, le néoclassicisme à la galerie Mendes (avec notamment un cycle redécouvert d’Appiani), et l’autoportrait chez Michel Descours (dont l’un de Luca Giordano). Le voyage sera aussi à l’honneur, que ce soit vers l’Orient avec Léon-Adolphe Belly, chez Jean-François Heim, et Flandrin chez Antonacci Lapiccirella Fine Art, ou vers les côtes méditerranéennes avec une paire de panneaux de Francesco Fidanza chez Charles Beddington et une représentation du port de Salerne par Jakob Philipp Hackert, chez Lampronti. Bref, du XVe au XIXe siècle, la Biennale nous promet des (re)découvertes inattendues d’œuvres signées par des artistes pourtant coutumiers des grandes foires. Agathe Albi-Gervy

 

Francisco de Zurbarán (1598-1664), La Vierge enfant endormie, huile sur toile, 103 x 90 cm (détail). Galerie Canesso. Photo Galerie Canesso
Francisco de Zurbarán (1598-1664), La Vierge enfant endormie, huile sur toile, 103 x 90 cm (détail). Galerie Canesso. Photo Galerie Canesso

MOBILIER
L’apparat français
Iespere mievix, autrement dit «j’espère mieux»… Cette devise de la famille d’Oyenbrugge, originaire de Malines et connue depuis le XIVe siècle, pourrait s’appliquer aux collectionneurs impatients de découvrir des pièces toujours plus remarquables. Un dressoir des années 1500 affichant à maints endroits la courte sentence pourrait les satisfaire, celle-ci laissant penser qu’il a été offert pour le mariage de Willem Van Oyenbrugge, dont la mère n’était autre que Catherine de Poitiers. Richement sculpté d’anges, de personnages et d’animaux fantastiques, ce meuble d’apparat français aux influences ultramontaines sera proposé par Gabrielle Laroche, spécialisée en Haute Époque. Les grands classiques du XVIIIe siècle seront naturellement au rendez-vous, à l’image d’une paire de fauteuils à la reine d’époque Louis XV, présentée par la galerie Steinitz, parmi des objets emblématiques des arts décoratifs européens du XVIIe au XIXe siècle. Garnis de tapisseries au point et à l’aiguille, à dessins de fleurs sur fond de treillage, les sièges en hêtre doré portent l’estampille de Claude I Sené. Quelques stands plus loin, sur celui de la galerie François Léage, une autre paire de fauteuils se fera remarquer. D’époque Transition cette fois, ces sièges ont été réalisés par Michard et portent la marque du château de Nointel, ancienne propriété du financier et amateur d’art éclairé Bergeret de Grancourt. Ils côtoieront une commode galbée marquetée d’amarante et de satiné, encore marquée par les lignes Régence ; elle est attribuée à Jacques-Philippe Carel, l’ébéniste de madame de Pompadour et des filles de Louis XV. Changement de style chez Sylvie Lhermite-King - À la façon de Venise, avec une commode d’époque Louis XVI estampillée Étienne Levasseur, arborant une carpe bondissante sur son décor de laque du Japon. Accueillant d’autres meubles remarquables mis en exergue sur ses côtés, l’hexagone formant le stand de la galeriste réserve d’autres surprises, permettant d’apprécier l’évolution stylistique du mobilier… Sophie Reyssat

 

Commode en laque du Japon estampillée Étienne Levasseur, Paris, époque Louis XVI, 82,5 x 127,5 x 52,5 cm. Sylvie Lhermite-King - À la façon de Venise.
Commode en laque du Japon estampillée Étienne Levasseur, Paris, époque Louis XVI, 82,5 x 127,5 x 52,5 cm. Sylvie Lhermite-King - À la façon de Venise.

LES OBJETS D'ART
De l’art roman aux années 1930
Les objets d’art seront en odeur de sainteté chez Mullany : ce spécialiste de la Haute Époque a conçu un écrin en forme de cloître médiéval pour sa Vierge à l’Enfant sculptée dans le calcaire à Mussy-sur-Seine vers 1300-1325. Gabrielle Laroche fera elle aussi renaître le monde médiéval, son stand étant gardé par une lionne stylophore allaitant ses petits taillée dans le marbre rouge, à Bologne, à la fin du XIIe siècle. La sculpture européenne aura ses spécialistes. Présentée par la galerie Sismann, L’Âme emportée au ciel, un marbre français de la fin du XVIIe siècle ayant fait partie d’un tombeau, attirera ainsi l’attention par la rareté de son iconographie. Pour sa première participation à la Biennale, Tomasso Brothers Fine Art a sélectionné des ambassadeurs de choix, à l’image de François Girardon, immortalisant dans le bronze le buste du physicien grec Modios Asiatikos. Les Britanniques proposeront également une petite exposition d’art érotique, de l’Antiquité à la période néoclassique. Le charme sera aussi au rendez-vous sur le stand de Röbbig. Ce spécialiste de Meissen mettra en avant les naïades alanguies de deux soupières du service «des cygnes», probablement réalisées par Johann Gottlieb Ehder vers 1742 pour le comte Heinrich von Brühl. Le raffinement sera toujours à l’œuvre grâce aux pendules et aux objets montés de Pascal Izarn. Deux perroquets en porcelaine Kangxi trouvent ainsi leur place entre des candélabres en bronze doré d’époque Louis XV, tendrement fleuris par la manufacture de Vincennes. Le biscuit de Sèvres sera lui aussi à l’honneur, avec une pendule présentée par Alberto di Castro, dessinée par Percier et Fontaine sur le thème de la ronde des heures. Sans attendre, il faudra entrer dans le cabinet de curiosités de Sylvie Lhermite-King - À la façon de Venise, pour rencontrer son reflet dans un miroir de Trapani du XVIIe siècle, avant de découvrir un panorama de lustres anciens, du XVe siècle aux années 1930, auprès de la galerie Lumières. Sophie Reyssat

 

École italienne, fin du XVIIe siècle. Hercule enfant luttant contre un serpent, d’après un modèle d’Alessandro Algardi (1598-1654), bronze, 38,5 x 49 
École italienne, fin du XVIIe siècle. Hercule enfant luttant contre un serpent, d’après un modèle d’Alessandro Algardi (1598-1654), bronze, 38,5 x 49 x 28 cm. Tomasso Brothers Fine Art.
Photo Tomasso Brothers Fine Art

ARTS EXTRA-OCCIDENTAUX
Une nouvelle vague de galeries
Parmi les faits marquants de cette édition, on notera dans ce domaine le fort taux de renouvellement des galeries. En effet, comparé à 2014, sur les dix exposants de cette section, pas moins de six font leur première apparition. Si, pour deux marchands, Alexis Renard et Christophe Hioco, on pourra parler de retour, la plupart des galeries présentes sont de nouvelles venues : Tanakaya, Meyer, Yann Ferrandin et Mingei. En contrepartie, il y a donc eu des «pertes», certains ayant choisi de ne pas participer cette année en raison d’une actualité importante à la rentrée. Ainsi Didier Claes, partie prenante du Parcours des mondes, ouvre un nouvel espace en septembre dans le quartier Louise, à Bruxelles. L’absence la plus inattendue sera celle de Christian Deydier, ancien président du SNA et galeriste de référence pour les arts d’Asie, le secteur historiquement le plus important à la Biennale. Alors que certains s’inquiètent de l’annualisation de la foire, du fait de la difficulté grandissante à trouver des pièces de qualité, l’exceptionnel sera encore au rendez-vous. Pour preuve, Jean-Christophe Charbonnier, qui exposera une armure de daimyo de la deuxième moitié de l’époque Edo (1600-1868), ou Christophe Hioco avec un buddhapada de Birmanie en marbre du milieu du XIXe siècle. La galerie Mingei ne sera pas en reste avec un rare paravent de Suzuki Kiitsu (1796-1858) à qui une rétrospective sera consacrée au Suntory Museum de Tokyo à partir du 10 septembre. Anthony Meyer se distinguera grâce à une tête eskimo qu’il conserve depuis plusieurs années, et Gisèle Croës avec une cloche nao de la dynastie Shang (1600-1050 av. J.-C.) en bronze et des tabourets en émail champlevé Qianlong (1735-1796), qui auraient appartenu à Marcel Proust. Alexis Renard a choisi un poignard moghol kandjar du XVIIe siècle, à la poignée en jade incrustée de pierres précieuses, tandis que la galerie Tanakaya rendra hommage aux grands noms de l’estampe japonaise et à ceux qui ont permis à leurs compatriotes de découvrir, au XIXe siècle, de splendides paysages de leur pays, tels Hokusai et Hiroshige. Stéphanie Pioda

 

Inde, XVIIe siècle, époque moghole. Khanjar à tête de cheval, lame en acier damasquiné d’or blanc et rose, poignée en jade blanc, yeux en rubis montés
Inde, XVIIe siècle, époque moghole. Khanjar à tête de cheval, lame en acier damasquiné d’or blanc et rose, poignée en jade blanc, yeux en rubis montés en or dans la technique kundan h. 39 cm. Galerie Alexis Renard.
Photo Studio Sébert 

ARCHÉOLOGIE
Le grand renouveau
L’archéologie n’a jamais été le point fort de la Biennale des antiquaires. Lors de la première édition en 1962, l’Extrême-Orient mène déjà la danse. L’année 2000 demeure sans doute la plus noire, puisque l’on ne comptait qu’une seule galerie spécialisée en archéologie classique sur les cent quinze exposants réunis alors au Carrousel du Louvre. En 2016, sur les cent dix-huit galeries regroupées sous la coupole du Grand Palais, on en comptabilise seulement six, dont trois nouvelles venues : Sycomore, Harmakhis et Cybele, rejoignant Chenel, Kevorkian et Mermoz. Phoenix, qui participe à la foire depuis 2006, ne sera pas présent, ni Daniel Lebeurrier, de la galerie Gilgamesh, car il a ouvert un second espace en septembre au 16, rue de Lille reprenant la galerie de Diane de Polignac. Le lieu a été inauguré le 8 septembre avec, entre autres, une magnifique tête grecque du Ve siècle avant notre ère. La galerie Mermoz, unique représentante de l’archéologie d’Amérique du Sud, en fera rêver plus d’un avec une somptueuse hache cérémonielle maya (600-900 apr. J.-C.) ornée d’un visage découpé au profil saisissant. Pour l’Égypte pharaonique, la galerie Cybele joue le raffinement avec une faïence du dieu Thot, sous la forme d’un babouin (1200 av.J.-C.), tout comme la galerie Harmakhis avec une coupe en faïence bleue à décor nilotique, de la XVIIIe dynastie, ou avec un bas-relief fragmentaire saïte (664-525 av. J.-C.). La bande de hiéroglyphes livre uniquement la titulature d’un directeur des prêtres-ouâb royaux, mais pas le nom du propriétaire. La galerie Kevorkian a retenu pour son volet archéologie un récipient double amlash, composé de deux oiseaux et d’une figurine d’oisillon en réduction (nord de l’Iran, IXe-VIIe siècle av. J.-C.). La galerie Chenel, quant à elle, plonge un torse d’Aphrodite romain (IIe-Ier av. J.-C.) dans un décor futuriste signé Mathieu Lehanneur, une façon de séduire de nouveaux collectionneurs. L’éternel problème… quelle que soit la spécialité. Stéphanie Pioda

 

Égypte, Nouvel Empire, XIXe-XXe dynastie, 1200 av. J.-C. Dieu Thot sous la formed’un babouin, faïence, h. 15 cm. Galerie Cybele. Photo Cybele.
Égypte, Nouvel Empire, XIXe-XXe dynastie, 1200 av. J.-C. Dieu Thot sous la forme
d’un babouin, faïence, h. 15 cm. Galerie Cybele.

Photo Cybele.

ARTS DU XXe SIÈCLE
Accents déco
Les arts décoratifs du XXe siècle prennent de plus en plus d’ampleur sous la verrière du Grand Palais. Pour cette édition, ils ne seront pas moins de douze exposants, dont trois nouveaux et deux revenants. Tous témoignent du savoir-faire français de cette période, à travers le travail du bronze, de l’ébénisterie, de la laque et du métal. La galerie Dansk Mobelkunst, bien connue des passionnés de mobilier danois, effectue un retour en fanfare avec un ensemble de quatre vitrines en acajou de Cuba, conçues en 1924 par l’architecte Kaare Klint pour abriter la collection d’instruments de musique de l’homme d’affaires Carl Johan Michaelsen, ami et mécène du compositeur Carl Nielsen. Retrouvailles également avec la galerie Downtown - François Laffanour, l’un des ténors de la spécialité, alors que pour Jacques Lacoste, grand habitué du jardin des Tuileries, c’est une première. Le galeriste choisit de présenter un florilège de ses créateurs fétiches, parmi lesquels on retrouve Jean Royère. Petit détour du côté de la galerie Doria, une nouvelle elle aussi, avec du mobilier de Pierre Chareau, dont une table éventail, modèle «MB152», exécutée vers 1923. Elle se déploiera dans le stand en écho à l’esprit dynamique qui animait l’architecte décorateur. Comme à son habitude, la galerie Chastel-Maréchal, en première visite dans cette manifestation, proposera des pièces d’art décoratif historiques et mettra à l’honneur les créateurs des années trente aux années soixante-dix, dont Jean Arbus et Line Vautrin. La seconde renverra les reflets de l’imposante table en marqueterie de marbres du premier dans son miroir « Soleil à pointes n° 3 ». L’applique Papillon d’Armand-Albert Rateau, en fer forgé, perles de verre et albâtre, de provenance parfaite puisqu’elle illuminait les murs du théâtre Daunou, viendra se poser avec grâce dans le stand de Céline et Fabien Mathivet. Le fil conducteur de leur construction est la transparence et la lumière : parfaite adéquation avec le XXe siècle artistique. Anne Doridou-Heim

 

André Arbus (1903-1969), table au plateau rectangulaire en marbre vert foncé orné d’une marqueterie de marbres sur un piétement en bronze patiné brun
André Arbus (1903-1969), table au plateau rectangulaire en marbre vert foncé orné d’une marqueterie de marbres sur un piétement en bronze patiné brun et vert, 75 x 201 x 113 cm. Galerie Chastel-Maréchal.
Courtesy galerie Chastel-Maréchal
© V. Luc et J. Beylard
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