Les Rouart : des vies pour l’art

Le 24 juin 2021, par Laurence Mouillefarine

L’Académicien, Jean-Marie Rouart, vient d’offrir au Petit palais une douzaine d’œuvres peintes par sa famille, ou ses amis. Joyeuse occasion de se pencher sur cette dynastie singulière qui compte des artistes, collectionneurs et mécènes depuis quatre générations.

Augustin Rouart, Autoportrait au pinceau, 1944 (détail).
© Philippe Fuzeau

Venez, je vous présente Jean-Marie Rouart, empressé, presque fébrile, vous conduit à travers son appartement et commente les œuvres de sa famille. L’antre du célibataire regorge de tableaux, de dessins, d’estampes. «Lui, c’est Henri Rouart, mon arrière-grand-père, délicat aquarelliste qui a suivi l’apprentissage de Corot et Millet. Elle, c’est Julie Manet, la fille de Berthe Morisot ; elle a épousé Ernest Rouart, un fils d’Henri. Elle eut Renoir et Mallarmé pour tuteurs.» Vous suivez ? On continue… «Voici Christine Lerolle par Maurice Denis ; le maître lui a offert ce pastel à l’occasion de son mariage avec Louis Rouart, mon grand-père. Degas avait servi d’entremetteur. Et là, sur ce mur du salon, j’ai accroché les œuvres d’Augustin Rouart, mon père.» À peine le visiteur a-t-il le temps de s’attendrir devant de délicats portraits, le représentant enfant, que le maître des lieux a déjà gagné la pièce voisine : une petite salle à manger où l’on découvre des faïences décorées par son oncle, Philippe Rouart, peintre et céramiste. Quatre générations. On se perd dans la généalogie. Tâchons d’y voir plus clair à l’heure où Jean-Marie Rouart donne au Petit Palais, sous réserve d’usufruit, une douzaine de tableaux réalisés par ses aïeux ou leurs illustres copains et que, pour fêter l’événement, une exposition-dossier évoque cette belle lignée d’artistes. Commençons par le patriarche, Henri Rouart. Bourgeois, capitaine d’industrie, il est marié à une descendante de Jacob Desmalter, ébéniste de l’Empire. Polytechnicien, il fait fortune grâce à ses brevets de moteurs et machines thermiques, dont un procédé de refroidissement pour la morgue de Paris. Brrr… Il a, également, inventé le «petit bleu», la transmission des dépêches par pneumatique. Parvenu à la cinquantaine, ce personnage composite abandonne les affaires pour se vouer à sa passion : peindre. S’il participe à sept des huit expositions impressionnistes, il n’a jamais souhaité montrer son œuvre seule. Par humilité ? Par mépris de l’opinion du public ? Ou échaudé par les critiques qu’a subies Manet ? En matière d’art, Henri n’est animé d’aucune ambition mercantile. Au contraire, il est un mécène discret.
 

Henri Rouart peignant dans son atelier, rue de Lisbonne. collection particulièr
Henri Rouart peignant dans son atelier, rue de Lisbonne.
collection particulièr


Henri, en classe avec Degas
Éclectique, il s’enflamme autant pour les maîtres anciens, Vélasquez, le Greco, Goya, Tiepolo, Chardin, que pour certains de ses contemporains, qu’il soutient. Il est l’un des premiers à acquérir une toile de Gauguin. Audacieux ! Une étourdissante accumulation règne au sein de l’hôtel particulier qu’il a fait construire rue de Lisbonne, dans le quartier de la plaine Monceau. Signac, bouleversé par sa visite, notera dans son journal en 1898 : «C’est affolant : du haut en bas, la maison est pleine de tableaux qui, dans toutes les pièces, dans les antichambres, dans les escaliers, garnissent les murs du plancher au plafond. Il n’y a pas une place de vide. C’est une profusion de merveilles : Corot, Delacroix, Millet, Jongkind, Courbet, Daumier, Degas. J’en ai tant vu que je sors ahuri.» Degas, lui, est un fidèle de la maison. Henri et Edgar étaient en classe ensemble au lycée Louis-le-Grand, ils se sont perdus de vue puis retrouvés, par hasard, affectés au même régiment durant le Siège de Paris en 1870. Ils ne se quittent plus. Degas, tourbillonnant, déjeune chez les Rouart chaque vendredi. Il peint Henri et ses enfants, ou les photographie. Six journées seront nécessaires, en 1912, pour disperser aux enchères la collection d’Henri Rouart, dont 47 Corot ! Moment douloureux pour son fils Ernest, un créateur lui aussi, qui voit tant de beautés s’en aller. À la vente, celui-ci rachètera une vingtaine de lots. Et non des moindres. Sur les cimaises du Petit Palais, Ernest Rouart s’illustre par un portrait de Paul Valéry. Ils sont très liés, voire complices ; en 1900, ils ont épousé deux cousines, Julie Manet et Jeannie Gobillard, et convolé le même jour. Si le jeune Ernest a préparé le concours d’entrée à l’École polytechnique, il va y renoncer. Il y a mieux, il y a l’art ! Pour faire plaisir à son père, l’ami Degas accepte de le former, il sera son unique élève. En réalité, Ernest Rouart n’a nul besoin de gagner sa vie. Les revenus des immeubles, légués par papa, suffisent à son aisance. Quant à sa femme, Julie, elle est riche en tableaux, seule héritière de Berthe Morisot, sa mère, et d’Édouard Manet, son oncle. Le couple, cependant, ne fait pas étalage de sa fortune. Ils se sont rencontrés dans les salles du Louvre où, bien sûr, ils copient les grands maîtres. Julie, «Bibi» pour les intimes, manie le pinceau par amour filial, sa manière d’être en communion avec une maman, perdue, tôt, à l’âge de 17 ans. À ce propos, signalons l’exposition «Julie Manet, la mémoire de l’impressionnisme», prévue en octobre prochain au musée Marmottan-Monet. Elle montrera avec quelle ferveur celle-ci s’est vouée, sa vie durant, à la reconnaissance de ses parents. Comment elle a bataillé, usé de son entregent, pour que les musées français, réticents, acceptent les chefs-d’œuvre de Manet et de Morisot qu’elle voulait donner…

 

Edgar Degas, Madame Alexis Rouart et ses enfants, vers 1905 (détail). La jeune femme est une bru d'Henri Rouart. © Paris Musées/ Petit Pal
Edgar Degas, Madame Alexis Rouart et ses enfants, vers 1905 (détail). La jeune femme est une bru d'Henri Rouart.
© Paris Musées/ Petit Palais


Augustin, loin des marchands et du succès
Revenons au Petit Palais pour apprécier le travail de son neveu et filleul : Augustin Rouart, le père de Jean-Marie. Il est doux d’admirer, entre autres, Lagrimas y penas, une compositon de 1943 qui met en scène la jeune épouse du peintre, Juliette, allongée sur un lit, la tête dans les mains comme si elle pleurait : un cadrage serré, des aplats de couleurs, des tonalités hardies. D’aucuns comparent Augustin à Vallotton, d’autres à Gauguin. Il n’en a pas moins une écriture personnelle. «C’est un artiste sincère, il est dans son monde», souligne Éric Coatalem, marchand de tableaux anciens à Paris dont la collection privée compte plusieurs de ses œuvres. «Il y a, chez lui, une douceur, un talent intimiste.» Pourtant, Augustin n’a jamais percé. «Mon père tirait le diable par la queue, reconnaît Jean-Marie Rouart, cette branche de la famille était fauchée, mais il s’en moquait. Il méprisait l’argent. Il ne s’intéressait qu’à l’art, il en était obsédé, parlait peinture du petit déjeuner au coucher. Quand il ne produisait pas, il lisait des ouvrages sur Dürer, Holbein ou Mantegna. Chez nous, il était interdit de toucher aux pommes ou aux poires, elles étaient réquisitionnées pour ses natures mortes. Candide, idéaliste, il était désarmé devant les réalités de la vie. Vendre ses toiles ? Quelle vulgarité ! Il les offrait à son tailleur contre des costumes sur mesure. Désargenté mais toujours élégant. Même l’été, il ne se départait pas de sa cravate. C’est, vêtu d’une veste, qu’il plantait son chevalet et son ombrelle sur les plages de Noirmoutier. Son manque d’ambition a provoqué chez moi un arrivisme forcené», résume l’écrivain, riant volontiers de lui-même. Pudique, fier, solitaire, Augustin Rouart, en effet, s’est tenu loin des marchands, loin des critiques, loin du succès. Son fils va le chercher dans l’ombre. Devoir posthume. La cinquantaine, reçu à l’Académie française, sa soif de notoriété à demi apaisée, Jean-Marie Rouart peut revenir vers le passé. À travers son livre Une famille dans l’impressionnisme, paru il y a vingt ans (Gallimard), il rendait un hommage illustré à sa tribu d’artistes. Depuis, fort d’un délicieux entêtement, l’homme de lettres n’a cessé d’œuvrer pour qu’elle soit exposée. On a vu les Rouart réunis au musée de la Vie romantique à Paris, puis à Yerres, à Pont-Aven, à Rueil-Malmaison, à Nancy tandis qu’Emmanuel Bréon, conservateur au musée des Années Trente de Boulogne, offrit une rétrospective monographique à Augustin. À découvrir l’artiste, Agnès b, styliste et collectionneuse, eut un tel coup de foudre qu’elle fit reproduire deux toiles Le Nageur et Le Petit pêcheur, sur un tee-shirt. Enfin, couvert de gloire…

à savoir
«Augustin Rouart, la peinture en héritage»,
Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris,

jusqu’au 10 octobre 2021.
www.petitpalais.paris.fr
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