Les petites foires ont fait de la résistance

Le 05 novembre 2020, par Pierre Naquin et Hugues Cayrade

En dépit de l’annulation de la FIAC, plusieurs salons se sont déroulés dans la capitale entre le 15 et le 25 octobre. Si le succès public n’a pas toujours été au rendez-vous, le maintien de ces manifestations, même en format réduit, témoigne d’une réelle solidarité au sein de la profession.

 

Même privés de collectionneurs étrangers pour cause de pandémie et de renforcement des précautions sanitaires, les foires et salons d’art qui ont maintenu — quitte à les adapter — leurs rendez-vous traditionnellement inscrits dans la Paris Art Week ont eu raison de le faire ou, en tout état de cause, le mérite d’exister. Sans la FIAC pour leur tenir lieu de locomotive du côté du Grand Palais, ces manifestations ont, eu égard au contexte, fait mieux que résister si l’on regarde les chiffres de fréquentation fournis par Asia Now et Galeristes, deux des « off » les mieux implantées. La première fait état de 10 000  entrées, contre 19 800 en 2019, alors même que la jauge était limitée à trois cents et que le salon comptait un jour de moins. La seconde annonce 8 000 personnes au Carreau du Temple, là où l’on en avait accueilli quelque 11 000 l’année dernière. Quant au niveau des ventes, s’il n’a pas atteint les sommets d’éditions insouciantes d’avant le coronavirus, il semble avoir surpris, voire satisfait, la plupart des galeristes et marchands participants, attendu qu’aucun ne s’attendait vraiment à des « miracles ». « Déçus par l’annulation de la FIAC, nous souhaitions manifester notre engagement auprès de la scène parisienne pendant cette semaine d’habitude si festive, explique Anne-Claudie Coric, de Templon, présente sur Asia Now. C’était en outre l’occasion de mettre en avant nos artistes indiens, qui, depuis huit mois, souffrent d’un confinement particulièrement sévère dans leur pays. » Même si la galeriste a trouvé le public de ce salon dédié aux arts asiatiques « sérieux mais prudent », la vente sur son stand de plusieurs sculptures de l’artiste japonaise Chiharu Shiota à 30 000 ou 40 000 € pièce, ainsi que de sa grande installation centrale « affichée » à 160 000 €, sont des signes encourageants.
« Asia Now nous a donné l’occasion de mettre en lumière le travail d’un artiste coréen de premier plan, Kim Tschang-Yeul », précise de son côté Almine Rech, qui indique avoir vendu deux de ses œuvres sur papier et trois peintures, chacune pour un prix compris entre 20 
000 et 100 000 €. « L’amour et la passion de l’art dépasseront toujours les limites que nous impose le Covid-19 », s’enthousiasme Antoine Le Clézio, d’A2Z Art Gallery, dont le stand a pu profiter de la proximité de grosses écuries comme Nathalie Obadia, Perrotin ou Continua. « Suite à l’annulation de pratiquement toutes les grandes foires, nous avions décidé de faire d’Asia Now un acte de résistance à la morosité ambiante, pas dans l’espoir de faire un gros chiffre d’affaires, mais pour continuer à exister », reconnaît Gil Bauwens, d’Art Loft. Le résultat des ventes de trois artistes sud-coréens défendus par sa galerie, Moon-Pil Shim, Meekyoung Shin et Chun Kwang Young, lui aura donné raison. « Les visiteurs étaient en manque d’art et de foires, estime Marella Rossi Mosseri, d’Art Link, qui tire elle aussi un bilan plutôt satisfaisant de sa participation à Asia Now. La relation physique entre le marchand et le collectionneur ne sera jamais remplacée par des Viewing Rooms. » Et nombreux sont les galeristes à abonder dans son sens : « Personne ne pensait que l’événement pourrait avoir lieu, mais Alexandra Fain a tenu bon. Les attentes cette année n’ont certes aucune commune mesure avec des années normales. Pourtant, ce que nous cherchions tous en tant que galeristes était la rencontre, et c’est là un des points forts de ce salon, quel que soit le contexte », fait valoir Magda Danysz. « Le contact physique est nécessaire à l’œuvre d’art pour être appréciée à sa juste valeur », enchérit Véronique Jaeger, de l’enseigne Jeanne Bucher Jaeger, qui défendait à Asia Now le travail de l’Indienne Zarina Hashmi. « Pour un grand nombre de collectionneurs, la crise sanitaire n’a pas changé la réalité financière, analyse Maria Lund, qui indique avoir vendu plusieurs dessins de Min Jung-Yeon. Organiser des foires dans ce contexte demande beaucoup d’énergie à notre profession, mais le présentiel reste primordial. »
Se serrer les coudes
Sur Galeristes, bilans et impressions des professionnels sont similaires. « Nous avons vendu un bon nombre de pièces à moins de 3 000 € et attendons quelques confirmations pour des œuvres à plus de 10 000, ce qui, au regard de nos espoirs modérés d’avant salon, est plutôt satisfaisant », note Adeline Jeudy, de la galerie LJ Et de préciser : « Sans les collectionneurs étrangers, ni le public de province, les perspectives étaient un peu limitées, mais le dynamisme était bien là. » Pour Clémence Houdart et Charles-Wesley Hourdé, de 31 Project, « le rythme général a semblé assez lent et le niveau d’affaires en deçà des attentes, mais c’est toujours mieux que de l’online pur. » « Chaque événement hors de la galerie est toujours une occasion de voir ou revoir nos collectionneurs qui ne viennent pas jusqu’à Rennes, explique Florent Paumelle, de la galerie bretonne Oniris. Même en l’absence de la FIAC et avec des dates au milieu des vacances de la Toussaint, le public était là. » Pauline Pavec sent, elle, « les collectionneurs disposés à acheter ». « Depuis la rentrée et après le confinement, il y a un véritable regain et une envie nouvelle, une fraîcheur », assure la galeriste, qui réfléchit néanmoins à « d’autres manières de se retrouver et de partager nos découvertes artistiques », via, notamment, les réseaux sociaux. « Nous avons tous ressenti un grand désir d’œuvres chez les visiteurs, mais beaucoup d’entre eux se sont aussi retenus d’acheter, c’était évident », analyse Valérie Cazin, de la galerie Binome, tandis Léopold Legros, de T&L, salue l'esprit d'entraide dont sait faire montre la profession dans ce contexte économique, social et sanitaire éprouvant : « Tout le monde est dans le même bateau ! » Cette solidarité vise à faire mentir le Comité professionnel des galeries d’art (CPGA), qui en avril dernier prédisait, selon un sondage réalisé auprès de ses membres, qu’un tiers des galeries en France fermeraient avant fin 2020.
La bouteille à moitié pleine
Au terme de Private Choice et de cette Paris Art Week un peu particulière, Valérie Hasson-Benillouche, de la galerie Charlot, estime que ces manifestations physiques – « plus personnalisées » – sont devenues « plus qualitatives ». Présente également avenue Roosevelt, Laurence Bonnel, de la Scène ouverte, choisit elle aussi de voir le verre à moitié plein : « Les collectionneurs semblent actuellement disposés à acheter, même s’ils sont inquiets et donc réfléchissent plus longtemps » « Le bilan est positif, parce que ces événements nous donnent à voir et nous apportent de la beauté en ces temps anxiogènes », résume Sylvain Marcoux. « Même en ce moment, les collectionneurs, musées et institutions privées paraissent habités par un grand enthousiasme et l’envie de soutenir la création contemporaine », remarque l’organisatrice Nadia Candet, fière du devoir accompli, même si la fréquentation a accusé une baisse de l’ordre de 20 %. Paris Internationale 2020 a exploré cette année un concept similaire, et les réactions sont plutôt positives. « Nous avons vendu toutes les pièces exposées à la foire, et la plupart de celles sur la viewing room online », se félicite Robert Fitzpatrick. « C’était important d’organiser un événement qui puisse prendre acte de la situation inouïe que nous vivons. Il n’était pas possible de faire un salon au format classique, et il aurait été injuste pour le travail de tous d’annuler simplement », estime Alix Dionot-Morani, de la galerie Crèvecœur. Même l’Urban Art Fair avec ses solo shows organisés au sein de l’espace Ellia, dans le Marais, a réussi à sauver les meubles, comme l’attestent Stéphane Ellia, qui salue la « cohérence » de la manifestation, ou Stéphanie Dendura, de l’Agence DS, qui y a rencontré « des collectionneurs plus réfléchis dans leurs actes d’achat, mais désireux d’acquérir des œuvres d’art ». 

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