Les pagodes chinoises

Le 19 février 2010, par Dimitri Joannides

Malgré leur appellation, les pagodes chinoises sont toutes de facture occidentale. Elles connaîtront leur apogée entre 1720 et 1770.

24 784 € frais compris.
Pendule en forme de pagode, fin XVIIIe. Paris, Hôtel Dassault, 11 mars 2008. Artcurial, Briest, Le Fur, Poulain, F. Tajan SVV. M. de l’Espée, Mme de la Chevardière.

LA MODE des pagodes chinoises est l’une des démonstrations de l’engouement des Occidentaux pour les chinoiseries, des motifs décoratifs inspirés du courant orientaliste du XVIIIe siècle. Cette passion pour les objets et les architectures provenant d’Extrême-Orient, et non de la seule Chine, reflète à la vérité une vision rêvée et idéalisée, empreinte d’images et de symboles, d’amateurs qui, dans leur grande majorité, ne posèrent jamais le pied dans ces contrées lointaines.

35 444 € frais compris. Pagode chinoise en marbre, fin XVIIIe. Paris, Drouot, 8 mars 2002. Blanchet & Joron-Derem SVV. M. Lepic
35 444 € frais compris.
Pagode chinoise en marbre, fin XVIIIe. Paris, Drouot, 8 mars 2002. Blanchet & Joron-Derem SVV. M. Lepic

Un goût européen
Cet attrait pour les chinoiseries se manifeste en Europe dès l’Antiquité sur les tissus de soie, l’attirance pour les pays lointains pouvant se satisfaire aisément en direction de l’Orient par voie de terre. Au XIIIe siècle, Marco Polo, passé au service de l’empereur mongol, rapportera dans son Livre des merveilles des récits passionnés de ce royaume d’ailleurs. Mais ce goût ne s’étend réellement qu’à partir du XIVe siècle, jusqu’à devenir, au XVIIIe, un pendant incontournable du style rococo. De nombreuses pièces originales s’inspireront de cette mode, et parmi elles, les pagodes chinoises, objets d’art fabriqués par des artisans d’Occident pour une clientèle européenne. D’influence asiatique, on y retrouve le langage figuré et fantaisiste d’une Chine imaginaire, des formes asymétriques et des contrastes très marqués par l’utilisation de matériaux comme l’ivoire, le marbre, la porcelaine, le bronze, l’or et le bois laqué. De la toute fin du XVIIe siècle – débuts de l’imitation directe des porcelaines chinoises – jusqu’au milieu du XIXe, elles seront créées à la demande des commanditaires les plus prestigieux. Les premiers recueils de gravures rapportés par Jean Nieuhof en 1665 et de l’Allemand Athanasius Kircher en 1667 constituent de formidables déclencheurs pour de nombreux amateurs. La fascination pour la culture et l’art oriental se traduit d’abord par l’importation d’objets appréciés pour eux-mêmes. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, elle évolue vers l’emploi de formes et de sujets inspirés de l’empire du Milieu, mais totalement euro-péanisés. Les Portugais sont les premiers à établir des comptoirs commerciaux en Chine et peuvent ainsi introduire, dès le XVIe, des produits de luxe rares destinés à une riche clientèle. Au siècle suivant, les Hollandais s’y installent et exportent vers l’Europe, par navires entiers, de la porcelaine au décor exotique. L’engouement est tel que les puissances européennes voudront créer leurs propres modèles, pour ne plus dépendre de cette importation massive. Dans les années suivantes, cette mode gagne l’Allemagne, puis l’Autriche, la Russie, la Pologne, la Grande-Bretagne, l’Italie, et même la Scandinavie. Mais, chose curieuse, elle ne touchera guère l’Espagne. L’un des meilleurs exemples de ce courant est sans doute la décoration de la Carlton House de Londres, imaginée par le marchand-mercier français Daguerre pour le prince de Galles vers 1790. Il reste de cet ensemble disparu une pendule – conservée au palais de Buckingham – ornée d’un Chinois sous un dais décoré de clochettes présentant des balustrades et lambrequins, qui n’est pas sans rappeler l’univers de nos pagodes. Les artisans installés en Hollande et en Angleterre, dont le commerce avec l’Orient est très développé, sont les premiers à explorer cet univers irréel peuplé de mandarins, de dragons et de phénix.

43 800 € frais compris.Pagode chinoise en porcelaine, vers 1770. Paris, Drouot, 19 novembre 2007. Daguerre & Brissonneaux SVV. M. Froissart.
43 800 € frais compris.
Pagode chinoise en porcelaine, vers 1770. Paris, Drouot, 19 novembre 2007. Daguerre & Brissonneaux SVV. M. Froissart.

Au-delà des pavillons
Des pavillons de loisir au « goût chinois » apparaissent ainsi dans les jardins des palais européens, dans un style baroque et rococo tardif : à Tsarskoie Celo – le Versailles russe de Catherine II, aux portes de Saint-Pétersbourg –, mais également dans les jardins des résidences royales de Drottningholm en Suède, d’Aranjuez en Espagne, d’Oranienbaum en Russie, de Sans-Souci ou de Charlottenburg en Allemagne. À défaut de pouvoir édifier un pavillon chinois dans leurs jardins et parcs, des amateurs moins
fortunés font fabriquer des pagodes destinées à orner les cheminées et les petits meubles des aristocrates et des riches marchands. Les plus férus vont même jusqu’à décorer toute une pièce ou une grande partie de leur intérieur dans ce style élégant, du lit à la commode, en passant par le papier peint ! L’esthétique de la pagode chinoise se glisse jusque dans d’autres objets : pendules, lustres, pendentifs, bagues, baldaquins... Dans cette période de prospérité économique et de paix en Europe, la demande de plaisir, de confort et d’élégance atteint son paroxysme. Et dans les arts graphiques, les pagodes ne passent pas non plus inaperçues ! Des artistes talentueux suivent le mouvement, tel Antoine Watteau – réalisant des chinoiseries sur les lambris du cabinet du roi au château de la Muette à Paris en 1719 –, François Boucher ou Jean-Baptiste Pillement. Grâce à ce genre, ce dernier époustoufle Stanislas- Auguste de Pologne à un point tel que, lors d’un séjour à Varsovie entre 1765 et 1767, celui-ci lui accorde le titre de premier peintre du Roi ! Cependant, à la différence de Watteau, qui aborde son vocabulaire esthétique d’après nature, en se documentant, Pillement ou Boucher représentent la Chine comme une terre irréelle, baignée dans un univers élégant mais imaginaire : des mandarins dans des paysages montagneux fabuleux avec des ponts en toile d’araignée, des parasols ornés de fleurs ainsi que de fragiles pavillons en bambou ... N’ayant pas compris – ni cherché à comprendre – les significations mystiques et
intrinsèques de l’art chinois, les Européens n’y voient que prétexte à motifs décoratifs. Cette vogue comptant parmi les nombreuses expressions de la rocaille et du rococo au XVIIIe voit également son succès lié à d’autres phénomènes. L’attrait de l’exotisme mis à la mode dans la littérature et les débats philosophiques l’explique en partie, au même titre qu’une lassitude progressive pour les éléments décoratifs classiques. Le succès des chinoiseries persistera jusqu’au XIXe siècle, sans beaucoup de nouveauté et en adaptant les motifs au goût du jour. L’industrialisation permet en outre la fabrication de séries, qui appauvriront le thème, jusqu’à le faire disparaître insensiblement. Comme souvent, le public se fatigue de ces extravagances... Et lorsque les penseurs européens s’intéressent plus sérieusement à la Chine, celle-ci perd totalement son aura de contrée modèle et de pays de cocagne. Certes, les motifs d’inspiration chinoise ne quitteront pas les arts décoratifs définitivement, mais ils se videront de leur pouvoir évocateur et perdront leur dimension de fantasme.

8 427 € frais compris. Chinoiserie à la pagode attribuée à Pillement, fin XVIIIe siècle, huile sur toile, 83 x 74,5 cm. Paris, Drouot, 19 octobre 2007
8 427 € frais compris.
Chinoiserie à la pagode attribuée à Pillement, fin XVIIIe siècle, huile sur toile, 83 x 74,5 cm. Paris, Drouot, 19 octobre 2007. Tajan SVV, M. Turquin
 
À LIRE
Chinoiseries : le rayonnement du goût chinois sur les arts décoratifs des XVIIe et XVIIIe siècles, Madeleine Jarry, éditions Vilo, 2003.
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