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Les couleurs contemporaines de Berlin

Publié le , par Alain Quemin

Il est souvent de bon ton de s’extasier en France devant les galeries berlinoises, mais cette scène artistique reste méconnue. Un tour de la ville permet d’y voir plus clair.

Vue extérieure de la galerie König, installée dans l’ancienne église Sainte-Agnès... Les couleurs contemporaines de Berlin
Vue extérieure de la galerie König, installée dans l’ancienne église Sainte-Agnès (Kreuzberg).
Courtesy galerie König

Si les États-Unis, New York en particulier, offrent de loin la plus forte concentration de galeries contemporaines de premier plan, c’est l’Allemagne qui, en Europe, en rassemble le maximum et des plus importantes. Alors que celles-ci étaient traditionnellement réparties entre plusieurs villes de la Ruhr, la réunification du pays a entraîné une redistribution des cartes. Nombre de galeries majeures ont quitté leur ville d’origine pour s’installer à Berlin, y ont ouvert une succursale ou y ont été créées. La capitale allemande s’est affirmée comme une métropole essentielle pour les ventes sur le premier marché, et son rayonnement dépasse les frontières nationales. C’est ainsi qu’à la Foire de Bâle, la plus importante au monde, le nombre de galeries berlinoises s’élève cette année à vingt et une, soit davantage encore que leurs consœurs parisiennes, déjà bien représentées, au nombre de dix-neuf. Cette forte présence peut sembler paradoxale. En effet, alors que la ville affiche pas moins de six mille artistes visuels  dont les Français de naissance ou de passage Valérie Favre, professeur de peinture à l’Universität der Kunst, Bernard Frize, Anri Sala, Kader Attia ou Cyprien Gaillard , on affirme souvent qu’elle serait pratiquement dépourvue de collectionneurs. À l’exception des importantes collections Boros  hébergée dans un ancien blockhaus reconverti  et Hoffmann, Berlin compte peu d’ensembles artistiques d’envergure, et il est d’usage de rappeler que c’est une ville pauvre. Des galeries majeures en nombre important, mais un marché de l’art peu soutenu par la clientèle locale… Voilà une bonne raison pour faire le tour de ses principaux commerces d’art contemporain, et ce d’autant plus que s’est tenu récemment, du 29 avril au 1er mai, le «Gallery Week End Berlin». Les accrochages réalisés pour l’événement visaient un public bien plus large que d’habitude, de nombreux collectionneurs se rendant dans la cité spécialement pour cette occasion. On pouvait donc s’attendre à ce que les marchands proposent alors le meilleur de leur programmation annuelle, au regard des enjeux commerciaux durant cette période.
 

Vue de l’intérieur spectaculaire de la galerie Blain Southern, située sur cour dans la Postdamer Strasse, et qui occupe les locaux d’une ancienne impr
Vue de l’intérieur spectaculaire de la galerie Blain Southern, située sur cour dans la Postdamer Strasse, et qui occupe les locaux d’une ancienne imprimerie.
Courtesy galerie Blain Southern
Sur la vingtaine de «grandes» galeries, trois méritent la visite par leur espace spectaculaire

Une ville polycentrique
Le visiteur décidé à découvrir les diverses galeries de la ville doit veiller à être convenablement chaussé ! Ici, il n’existe pas un unique quartier qui, tel le Marais à Paris, réunirait les principales enseignes d’art contemporain. Berlin est, lui, polycentrique. Traditionnellement, les galeries d’art étaient situées dans le quartier historique central de Mitte, et ce dernier en conserve un nombre important autour du principal centre d’art contemporain, le KW (Kunst-Werke Institute for Contemporary Art). Désormais, deux autres districts le concurrencent directement. Au Sud, celui de Kreuzberg s’est, depuis de nombreuses années, posé en principal rival. À l’ouest de celui-ci, l’axe sans charme de la Potstdamer Strasse, dans Schöneberg, tout près de la Neue Nationalgalerie, a émergé plus récemment.

 

Œuvre de Daniel Buren (né en 1938) présentée à la galerie Thomas Schulte : photo-souvenir Triptychon: Eine Arbeit in situ, 2016, vinyle adhésif blanc
Œuvre de Daniel Buren (né en 1938) présentée à la galerie Thomas Schulte : photo-souvenir Triptychon: Eine Arbeit in situ, 2016, vinyle adhésif blanc et filtres translucides colorés (x 3), 770 x 312 x 312 cm.
Courtesy Daniel Buren et galerie Thomas Schulte
© Photo Sergio Belinchon © db - adagp, paris 2016


Chasse aux trésors
Enfin, dans l’élégant Charlottenburg, encore plus à l’ouest, se trouvent quelques autres galeries. Berlin étant une ville à la circulation automobile étonnamment fluide, les habitants se déplacent beaucoup en voiture.
Souvent situées à bonne distance les unes des autres, ce qui peut s’avérer rebutant pour les piétons  d’autant plus qu’il faut se perdre dans le labyrinthe des arrière-cours avant de les trouver, peu d’entre elles ayant vitrine sur rue , ces adresses disposent donc de places de stationnement. Les difficultés de localisation sont encore renforcées par un système de numérotation des rues pouvant dérouter l’esprit cartésien dont la plupart des visiteurs français sont (ici, hélas !) pourvus. Comme de surcroît, les galeries non situées sur cour  parfois la seconde ou la troisième d’entre elles  sont fréquemment localisées en étage, et qu’il n’y aucune indication, aucune signalétique autre qu’un discret nom écrit sur une sonnette, au milieu de ceux des occupants d’un immeuble d’habitation, la visite s’apparente rapidement à une chasse au trésor ! Cependant, puisqu’il faut bien souvent sonner pour se faire ouvrir et pénétrer les lieux, on est presque toujours fort bien accueilli, avec chaleur et gentillesse ce que leurs homologues parisiennes seraient bien inspirées d’imiter 
!

 

Vue de l’exposition de Mark Wallinger (né en 1959), galerie Carlier-Gebauer, 2016. Courtesy of the Artist et Carlier-Gebauer.
Vue de l’exposition de Mark Wallinger (né en 1959), galerie Carlier-Gebauer, 2016.
Courtesy of the Artist et Carlier-Gebauer.
© Photo Gunter Lepkowski
Contrairement aux idées reçues, la comparaison entre Berlin et Paris ne se fait pas au détriment de cette dernière

Une offre en demi-teinte
Sur la vingtaine de «grandes» galeries, trois méritent la visite par leur espace spectaculaire. Köning a ainsi investi une ancienne église à l’architecture brutaliste en béton, dont l’immense nef offre un espace magnifique que les œuvres vues lors de notre visite  des photographies de moyen format d’Annette Kelm  ne parvenaient, hélas, pas, à remplir. Une chose est de disposer d’un tel volume, une autre est d’avoir les artistes qui s’y prêtent ! Par ailleurs, il faut, pour atteindre le bâtiment, traverser une zone de logements extrêmement banals. Les galeries Judin et Blain/Southern se partagent, quant à elles, une ancienne imprimerie aux proportions impressionnantes, en particulier la hauteur sous plafond. Pari relevé pour chacune d’elles lors de notre passage : la galerie Judin présentait des toiles du peintre suisse Uwe Wittwer, qui, avec cette nouvelle série aux coloris et à la composition maîtrisés, a réalisé un bond qualitatif remarquable par rapport à sa production antérieure. Chez Blain/Southern, aux volumes encore plus surdimensionnés, les tableaux de grand format d’Harland Miller répondaient également fort bien à l’espace démesuré les entourant. Parmi les meilleures expositions, on mentionnera l’ancien lauréat du Turner Prize Mark Wallinger, chez Carlier/Gebauer, dont les toiles expressionnistes évoquent des tests de Rorschach, les magnifiques gravures de Julie Mehretu chez Niels Borch Jensen, les œuvres composées de panneaux de verre sérigraphié superposés d’Idris Khan chez Thomas Schulte, ainsi qu’une installation de Daniel Buren, également présenté à la galerie Buchmann. Tomás Saraceno exposait, chez Esther Schipper, trois œuvres arachnéennes dont une sculpture réalisée par une, araignée dans un cube de verre, tandis qu’une installation présentait l’une de ses semblables en train de tisser sa toile.

 

Julie Mehretu (née en 1970), Epigraph, Damascus, 2016, Photogravure, aquatinte, avec encadrement 250 x 575 cm (détail), édition de 16.
Julie Mehretu (née en 1970), Epigraph, Damascus, 2016, Photogravure, aquatinte, avec encadrement 250 x 575 cm (détail), édition de 16.© Niels Borch Jensen Editions


Berlin vs Paris
À la galerie Buchholz, malgré une bonne scénographie mélangeant grands, moyens, petits et minuscules formats, le photographe Wolfgang Tillmans semblait quelque peu en manque d’inspiration, faisant souvent davantage mouche dans la banalité ou le trash. Même en pleine période de Gallery Week End, durant laquelle la fréquentation par les collectionneurs devait être plus importante, plusieurs établissements se contentaient d’accrochages «pour l’image», composés d’œuvres difficilement vendables. Car, à Berlin, vu la faiblesse de la demande locale, bien des structures ont l’objectif premier de continuer à être sélectionnées dans les foires les plus prestigieuses, pour toucher des acheteurs qui dans la ville leur font défaut. D’où le soin général porté aussi à l’aménagement des espaces d’exposition hautes cimaises parfaitement blanches, éclairage zénithal, sol en béton ciré. En résumé, une vingtaine de galeries internationalement reconnues, une demi-douzaine d’excellentes expositions, trois espaces superbes, mais un constat unique, très simple : rien qui permette d’assurer, comme on le fait pourtant trop rapidement et trop souvent en France, que les galeries berlinoises surpasseraient leurs homologues parisiennes.


 

A SAVOIR
Du 15 au 18 septembre prochain se tient la 9e édition d’abc (Art Berlin Contemporary), foire organisée par les galeries de la ville qui se tient à Station Berlin sur Luckenwalder strasse.
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