Le succès inattendu d’Art Paris

Le 22 septembre 2020, par Annick Colonna-Césari

Cette 22e édition fera date, la faiblesse de la foire, essentiellement franco-française, se transformant en atout à la faveur de la crise. Avec des ventes à la clé.

Le stand de la galerie Lara Sedbon, avec un solo show de Léonard Combier.
© PHOTO MARC DOMMAGE

Annulé en avril dernier pour cause de coronavirus, réinventé au mois de juin en version digitale, Art Paris a ressuscité physiquement début septembre, grâce à la ténacité de Guillaume Piens, son directeur. Profitant d’un créneau libéré au Grand Palais par la Biennale Paris, celui-ci avait, au cœur de l’été, repositionné le salon dans l’agenda de la rentrée, alors qu’Art Basel, Art Basel Miami ou encore Frieze London déclaraient forfait et que la tenue de la FIAC en octobre demeurait incertaine. Il faut dire que, contrairement à ces mastodontes, drainant une clientèle internationale, le public d’Art Paris est hexagonal à 80 %. Une faiblesse qui, dans le contexte actuel de mobilité réduite, s’est transformée en atout. Et c’est ainsi que la manifestation parisienne est devenue la première foire artistique post-confinement dans le monde depuis l’Armory Show – qui s’était déroulé à New York en mars  –, à la fois laboratoire et test pour l’avenir du marché. Toutefois, «on revient de loin», souffle Guillaume Piens. Puisqu’il faut «apprendre à vivre avec le virus», il avait bâti une foire «spéciale Covid-19». Afin d’éviter les bains de foule, le vernissage du mercredi soir s’est étiré sur cinq matinées. Et par prudence, la jauge des 5 000 visiteurs simultanés autorisés au Grand Palais a été abaissée à 3 000. Par la force des choses, le nombre de stands a fondu, passant des 150 initialement prévus à 112. Certains participants de la première heure ont en effet refusé de rempiler, pour protester contre les conditions de remboursement de l’édition d’avril. D’autres ont renoncé par crainte de l’environnement tant sanitaire qu’économique. Pour autant, même si plusieurs galeries étrangères n’ont pas fait le déplacement, Art Paris en comptait quand même 24 sur les 50 annoncées, dont trois coréennes, une canadienne et une péruvienne. Et certains marchands ont maintenu leur présence, en dépit de la quarantaine imposée au retour par leur pays. «Étant donné que les foires étaient annulées partout ailleurs, il fallait absolument venir ici, à Paris», explique Pieter Sanders, de la Flatland Gallery d’Amsterdam.

La fréquentation des collectionneurs et des institutions a fait un bond de 25 % par rapport à 2019.

Petit miracle
Côté français, on retrouvait les fidèles Nathalie Obadia, Daniel Templon ou Paris Beijing. Comblant quelques défections, d’autres acteurs se sont in extremis raccrochés au wagon, y compris ceux que l’on n’attendait pas, à l’image de Jean-François Cazeau ou d’Emmanuel Perrotin. Le premier, galeriste du second marché plutôt spécialisé en art moderne, s’est décidé à poser sa candidature pour compenser l’annulation de la Biennale Paris ; le second, habitué aux sphères branchées de la jet-set internationale, voulait «montrer sa solidarité avec la scène parisienne». Aucun des deux ne l’a regretté. Car finalement, sous la verrière du Grand Palais, un petit miracle s’est produit. Même si la qualité des stands était inégale, on pouvait faire d’heureuses rencontres : des hypnotiques images-miroirs de Thomas Devaux chez Bertrand Grimont aux variations géométriques en noir et blanc de L’Atlas, chez Géraldine Zberro, des toiles engagées du Caribéen Jay Ramier, chez Rabouan-Moussion, aux inquiétants clichés du photographe américain Roger Ballen chez Karsten Greve, associé pour la circonstance à Caroline Smulders. Sans oublier le secteur «Promesses» qui, rassemblant une quinzaine de galeries de moins de six ans d’existence, s’est révélé particulièrement vivifiant. Comme attendu, le public était plus que jamais franco-français, à l’exception de rares Suisses ou Belges. La fréquentation n’en a pas moins donné satisfaction, et cela malgré la manifestation des Gilets jaunes qui ont joué les invités surprise, le samedi, traditionnel jour d’affluence. Du côté du grand public, 56 931 visiteurs ont donc été enregistrés, chiffre en baisse de 10 % comparé à 2019, ce qui est peu au regard de la situation. La fréquentation des collectionneurs et responsables d’institutions a quant à elle bondi de 25 %, s’établissant aux alentours de 23 000 professionnels et VIP. Beaucoup de marchands, en tout cas, avaient le sourire. Car de nombreuses transactions ont été conclues, sans doute parce que les tarifs pratiqués sur les stands d’Art Paris (de 1 500 à 30 000 €) sont globalement plus attractifs que ceux de la FIAC. Ainsi, le solo show organisé par le Canadien Christopher Cutts autour de Xiao Guo Hui a remporté un vif succès. Les six étranges toiles du peintre chinois se sont rapidement envolées entre 15 000 et 40 000 €. Certaines œuvres étaient affichées à des prix plus élevés, comme ce collier aux perles de verre signé Jean-Michel Othoniel, vendu 120 000 € par Emmanuel Perrotin.
Une note d’espoir
Dans une gamme similaire, Jean-François Cazeau a cédé un dessin de Giacometti et une sculpture de Chaissac. Nathalie Obadia reconnaissait avoir réalisé un meilleur chiffre d’affaires que l’année dernière, grâce à une vingtaine de ventes s’échelonnant de 10 000 à 200 000 € (pour un Shirley Jaffe de 1970). Même les jeunes marchands du secteur Promesses semblaient globalement enthousiastes. Tel est le cas par exemple de Véronique Rieffel, qui, venue d’Abidjan, a vendu une dizaine d’œuvres de ses trois artistes – dont un Carré de survie en film plastique noir du Togolais Clay Apenouvon, à 25 000 €. Les portes d’Art Paris se sont donc refermées le 13 septembre sur une note d’espoir, douchée dès le lendemain par l’annonce de l’annulation de la FIAC puis reboostée par Paris Photo qui, à l’inverse, confirmait le maintien de son édition de novembre. Une voie a bel et bien été ouverte…

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