Le quai des treize compagnies

Le 18 juin 2020, par Claire Papon

En plus de sa rareté, cette peinture sur ivoire est intéressante par sa valeur documentaire, montrant le quartier réservé aux marchands occidentaux. Une carte postale de l’époque…

École chinoise du premier quart du XIXe siècle, Vue du port de Canton, peinture à l’huile sur ivoire, cadre en bois laqué noir à filets doré, 8,2 12,2 cm (détail).
Estimation : 9 000/10 000 

Vous avez le souvenir d’avoir déjà vu de tels panoramas ? Jusque-là rien de très étonnant, de nombreuses œuvres – toutes proportions gardées – ayant été réalisées sur ce thème à la fin du XVIIIe et au XIXe siècle, à l’aquarelle ou sur papier de riz. Beaucoup plus inhabituelles sont celles exécutées sur ivoire. Si les dimensions de notre panneau sont contraintes par la matière, son sujet attire un large public, chinois depuis quelques années, et bien sûr français et anglo-saxon. De telles œuvres étaient à l’époque de leur exécution destinées aux Occidentaux, souvent les marchands et les armateurs fréquentant Boca Tigris, ce grand port de l’empire du Milieu, sur la rivière des Perles, à une centaine de kilomètres de son embouchure. Les premiers Européens à s’y établir sont les Portugais, en 1514, qui cinquante ans plus tard obtiendront de s’établir sur la presqu’île de Macao. Arrivent ensuite les Espagnols et les Hollandais, puis au XVIIIe siècle les Français, les Britanniques et les Américains. Soieries, porcelaines, bois précieux, thé (dont la Grande-Bretagne est le premier importateur), rhubarbe et autres produits utilisés dans la pharmacopée sont prisés des Européens, tandis que la Chine, elle, a grand besoin d’argent, le précieux métal blanc dont regorgent les mines de Potosi, en Bolivie. Au milieu du XVIIIe, un édit impérial ferme tous les ports aux étrangers, à l’exception de Canton. Les contacts y sont toutefois interdits entre Chinois et Européens, et seule la guilde du Cohong (entre huit et douze personnes) reçoit le privilège de traiter avec eux. Pour les Britanniques adeptes du libre-échange, de telles contraintes sont difficilement supportables… Des bureaux sont établis, les factoreries situés à proximité des jonques et des barges à fond plat, les navires n’ayant pas le tirant d’eau nécessaire pour remonter jusqu’au port.
Un certain âge d’or
Dans les années 1820, le voyageur est frappé par les treize bâtiments blancs construits à une quinzaine de kilomètres en aval de Canton, à Wampou, près de petites îles dont chacune est concédée à une nation – Grande-Bretagne, Danemark, Portugal, Pays-Bas, États-Unis d’Amérique, France, Suède… Ces maisons de style européen, afin que leurs habitants ne se sentent pas complètement dépaysés, s’étirent sur trois cents mètres environ et une dizaine de large. Au rez-de-chaussée sont installés les entrepôts, au premier étage les bureaux et salons de réception, au second les appartements privés. Pas question cependant d’y cultiver un jardin – ce qui signifierait une volonté de se fixer –, d’apprendre le mandarin, de fréquenter des Chinois, et encore moins d’y faire venir des femmes, exception faite de celles que l’on retrouve sur les jonques. On le voit, la vie est loin d’être monacale… Canton vit son âge d’or. Les choses changent quand éclate la première guerre de l’opium, l’empereur Daoguang décidant en mars 1839 d’en interdire l’importation et la consommation, et ordonnant la destruction de tous les stocks de Canton. Une réplique sur toile (46 x 60 cm) de notre panneau est conservée au musée Dobrée à Nantes, un bol à punch en porcelaine (vers 1780-1785) orné des mêmes bâtiments et drapeaux appartient au musée Guimet. À bon entendeur…

mardi 30 juin 2020 - 14:00 - Live
9, Cité de Trévise - 9, Cité de Trévise - 75009
Lynda Trouvé
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