Lé Phô, trois continents pour un peintre

Le 17 novembre 2016, par Art Analytics

Après les derniers résultats enregistrés à Drouot, retour sur la cote d’un peintre qui connaît depuis quelques années une douce progression, de l’Asie à l’Europe en passant par les États-Unis.

Mère et enfant, 1950, encre et couleur sur soie au cachet.
Paris, Drouot, 24 octobre 2016, Aguttes OVV.

adjugé : 369 750 €

Paris, le 24 octobre dernier, une peinture de Lé Phô (1907-2001) atteint 369 750 € lors d’une vente à Drouot. En inscrivant le quatrième meilleur prix pour une œuvre de l’artiste, la maison Aguttes confirme la bonne place de la France sur le marché du peintre vietnamien, elle qui, déjà, au printemps dernier, avait vendu une Jeune fille à l’éventail au-dessus des 300 000 €. Des rives du fleuve Rouge à la Seine, Lé Phô connaît une reconnaissance internationale. Né à Hà Dông, dans le nord du Vietnam, fils du vice-roi du Tonkin, il choisit de mener l’essentiel de sa carrière à Paris. C’est en 1930 que le jeune homme de 23 ans arrive dans la capitale à la faveur d’une bourse et intègre la prestigieuse École des beaux-arts. L’enseignement qu’il y suit ne lui est pas étranger : il a fait partie de la première promotion de l’École supérieure des beaux-arts d’Hanoï, fondée en 1925 sur le modèle de son aînée française. Il y restera cinq années, se formant à l’histoire et aux techniques de l’art européen. Élève de Jean Bonnat, Victor Tardieu est à l’origine de cette institution. Lauréat du prix de l’Indochine en 1920, ce qui lui permet de séjourner en Asie du Sud-Est, le peintre choisit de se fixer durablement à Hanoï où il fonde, cinq ans plus tard, avec le soutien des autorités coloniales et la complicité du peintre vietnamien Nguyen Nam Son, l’École des beaux-arts. Celle-ci, censée former les jeunes artistes vietnamiens aux techniques occidentales, ne négligera pas pour autant les traditions locales comme le travail de la peinture sur soie ou sur laque, divulguant ainsi un enseignement métissé. Cette institution sera le ferment de la modernité vietnamienne qu’incarne admirablement Lé Phô. Pour le critique Waldemar-George, auteur d’une monographie consacrée à l’artiste en 1970, «l’œuvre de Lé Phô n’est pas un compromis entre l’art vietnamien d’origine chinoise et l’art occidental. C’est une fusion de deux mentalités, de deux mondes et de deux continents». Avec le peintre, poursuit-il, «les routes de l’Asie et de l’Europe se croisent. L’art oriental et occidental engagent, une fois de plus un dialogue fraternel».

 

Un Vietnamien à Paris
C’est à la demande de Tardieu que le jeune homme gagne Paris en 1930. Profitant de ce séjour, il voyage en Europe, découvre la Belgique, les Pays-Bas ainsi que l’Italie, où la découverte des peintres primitifs aura une forte influence sur son œuvre. Le choix d’une ligne fluide et gracile, associée au thème de la maternité, en témoigne. Il enseignera ensuite quelques années, de 1933 à 1936, à l’école d’Hanoï avant de regagner la capitale française, à la faveur de l’Exposition internationale de 1937 – dont il sera le directeur artistique de la section d’Indochine – et de s’y installer définitivement. La France occupe ainsi une place de choix dans la carrière et la reconnaissance de Lé Phô. Les neuf premières ventes de l’artiste, réalisées avant 1992, ont d’ailleurs toutes eu lieu dans l’Hexagone. Le pays occupe la deuxième place en nombre de lots proposés derrière les États-Unis (troisième en nombre de lots vendus). Et si l’on s’intéresse au seul chiffre d’affaires, la France se tient à la troisième place après Hongkong et la Chine, les États-Unis étant quatrième. Plus clairement, le prix moyen des lots vendus aux États-Unis est de 10 000 € moins cher que ceux vendus en France, 40 000 € moins cher encore que ceux cédés à Hongkong.
Une reconnaissance marchande
Si l’artiste est peu exposé lors de manifestations d’envergure, sa présence sur le marché n’a, elle, cessé de croître. Avant 1997, cinq de ses œuvres étaient présentées par an, en moyenne, pour un chiffre d’affaires moyen de 12 022 $. De 1997 à 2005, on en compte 44 par an pour un produit de vente moyen de 556 810 $. À partir de 2005, le nombre d’œuvres double, atteignant 91 lots par an. Le chiffre d’affaires est lui multiplié par quatre, représentant 2 323 705 $. C’est véritablement à partir de cette année-là que la cote de Lé Phô connaît une nette progression. En novembre, Christie’s vend à Hongkong À l’approche du Têt, une encre sur soie pour 206 400 $ (1 912 000 HK$). Moins d’un mois plus tard à Paris, Aguttes adjuge une peinture représentant une jeune femme pour 138 382 €. Il s’agit des deux meilleures enchères de 2005.

 

Paravent à cinq feuilles en laque, massifs de fleurs et prunier devant des collines (détail).Paris, Drouot, 15 mars 2010. Gros - Delettrez
Paravent à cinq feuilles en laque, massifs de fleurs et prunier devant des collines (détail).
Paris, Drouot, 15 mars 2010. Gros - Delettrez OVV. M. Raindre.

adjugé : 93 750 €

Des œuvres rarement datées
Après sa formation auprès de Tardieu, Lé Phô pratiquera aussi bien la peinture sur soie que sur huile. Cette dernière est d’ailleurs le médium le plus proposé aux enchères, près de 1 200 lots à ce jour, et plus de 80 % de la production. Toutefois, le chiffre d’affaires n’est que de 18,7 M$, soit 61,05 % du total, ce qui correspond à un prix moyen juste en deçà des 20 000 $. Les œuvres sur soie ou sur papier, avec seulement 200 lots soumis aux enchères (14,4 %), représentent elles 11,9 M$, soit 38,84 % du produit de vente. Ainsi le prix moyen de ce médium est-il de 70 000 $, trois fois et demie supérieur à la peinture. Si l’on s’intéresse aux périodes de création, 80 % des œuvres soumises aux enchères ne sont pas datées. Toutefois, on peut noter que celles réalisées durant les années 1938 à 1940 ont la préférence des collectionneurs ; les 61 lots ainsi proposés ont atteint 3 034 489 $ quand les 73 lots produits entre 1950 et 1960 n’ont récolté que 760 000 $. Les œuvres produites durant la période vietnamienne, dite classique, révèlent une sensibilité empreinte de poésie. Lé Phô est alors fortement influencé par son proche environnement. Viendront les peintures inspirées par les primitifs italiens, découverts lors de son périple dans la Péninsule, pour lesquelles il affine son trait et opte pour une palette plus chatoyante, avant de se consacrer presque essentiellement à la technique de la peinture à l’huile. Lé Phô renoue alors avec l’enseignement postimpressionniste de l’école d’Hanoï. Ses œuvres sont baignées d’une belle lumière, traduite à l’aide d’un jaune soutenu à l’image du Gâteau d’anniversaire, peinture sur toile réalisée en 1975 et adjugée 1 820 000 HKD (234 817 $), le 25 novembre 2012 à Hongkong (Christie’s).

 

Jeune Femme attachant son foulard, vers 1938, gouache et encre sur soie, 68 x 50 cm.Paris, Drouot, 8 décembre 2010. Thierry de Maigret. M.
Jeune Femme attachant son foulard, vers 1938, gouache et encre sur soie, 68 x 50 cm.
Paris, Drouot, 8 décembre 2010. Thierry de Maigret. M. Chanoit.

adjugé : 102 083 €

prédominance de HONGKONG
La femme reste son sujet de prédilection, au centre de scènes intimistes, à l’image d’une maternité réalisée sur soie vers 1940, adjugée 4 880 000 HKD (629 141 $) le 2 octobre dernier encore à Hongkong (Sotheby’s). On le voit, l’ancienne colonie britannique est une place forte pour les œuvres de Lé Phô. Avec seuls 152 lots vendus, elle s’adjuge ainsi 27,9 % du chiffre d’affaires mondial, soit un total de 8,5 M$. Comparé à ses contemporains, Lé Phô reste le peintre figuratif vietnamien du XXe siècle le plus apprécié. Ainsi, Vu Cao Dam, qui pratiqua aussi la sculpture, obtient un prix moyen par œuvre de 14 200 $ avec 453 lots vendus sur 555 proposés. Son ami Mai-Thu, dont la carrière emprunte les mêmes chemins que Lé Phô, de l’École des beaux-arts d’Hanoï à la capitale française, avec 519 lots proposés aux enchères, dont 417 vendus, obtient un produit de vente de 9,45 M$, soit un prix moyen par œuvre de 22 680 $ (contre 26 552 $ pour
Lé Phô). Toutefois, la France tient une place encore plus prépondérante pour ce peintre qui fit des enfants son sujet de prédilection : 56 % des lots proposés l’ont été dans l’Hexagone. On le voit, durant l’entre-deux-guerres, Paris reste pour ces jeunes artistes vietnamiens comme pour les Chinois Lin Fengmian ou Sanyu… le foyer de la modernité.

 

Lé Phô, une passion française
 
Le Thé, gouache sur soie marouflée sur carton, 71 x 54,5 cm.Paris, Drouot, mercredi 25 juin 2014. Aguttes OVV. adjugé : 204 016 €
Le Thé, gouache sur soie marouflée sur carton, 71 x 54,5 cm.
Paris, Drouot, mercredi 25 juin 2014. Aguttes OVV.

adjugé : 204 016 €

En France, la maison Aguttes est à ce jour le plus gros vendeur des œuvres de Lé Phô, avec 47 lots proposés (près de 15 %). Avec 2 102 577 $ de produit de ventes, elle enregistre aussi le meilleur prix moyen (65 705 $) et représente 38,06 % du marché français. Elle devance ainsi Piasa, qui se place pour sa part à la deuxième place avec 6,87 % du chiffre d’affaires de l’artiste avec 12 lots proposés et un prix moyen de 42 165 $. Sotheby’s et Christie’s occupent les troisième et quatrième positions avec respectivement un prix moyen de vente de 35 504 $ et 9 026 $. Les cinq meilleures enchères du palmarès français de Lé Phô sont aussi à mettre au crédit de la maison Aguttes ; toutes couronnent des œuvres mettant en scène de délicates jeunes femmes, tenant un enfant dans les bras, jouant avec un éventail ou buvant du thé. La première scène de genre, deux garçons jouant aux échecs, occupe la septième position (vente Piasa en 2007). L’œuvre avait enregistré 122 000 € (prix marteau). À noter que la seule œuvre réalisée en laque (plus rare sur le marché) s’est vendue 75 000 € (prix marteau) le 15 mars 2010 par Gros-Delettrez. Il s’agit d’un paravent à cinq feuilles ayant appartenu à Louis Marty, grand commis de l’Indochine qui a œuvré sous le gouvernement d’André Sarraut.
26 552 $
PRIX MOYEN d’une œuvre de Lé Phô.
Le chiffre d’affaires mondial est lui de 30,67 M$.
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