Le Mont-Saint-Michel rêvé d’Émile Sagot

Le 15 juillet 2021, par Philippe Dufour

Les dessins de l’architecte Émile Sagot, amoureux du Mont-Saint-Michel, et le décrivant dans ses moindres détails, passent bientôt en vente. Une somme d’autant plus précieuse qu’elle garde le souvenir du site avant sa restauration.

Émile Sagot (1805-1888), Mont-Saint-Michel - détail de l’abside, une feuille de l’ensemble de 65 dessins d’architecture aquarellés, certains signés, 70 105 cm.
Estimation : 12 000/15 000 € (l’ensemble)

Dressant ses remparts et sa flèche au milieu des marées, la silhouette emblématique du Mont-Saint-Michel est le fruit d’une histoire mouvementée. Elle débute vers 708 avec l’édification d’un modeste oratoire et s’étend jusqu’aux grandes restaurations des années 1870, en passant par la construction de l’abbaye gothique, au début du XIIIe siècle… C’est surtout à l’époque romantique, férue de patrimoine du Moyen Âge, que l’on commence à s’intéresser au site, alors transformé en prison. Parmi ses admirateurs, outre Victor Hugo et Prosper Mérimée, on compte aussi l’architecte, lithographe et dessinateur Émile Sagot. L’homme découvre ce haut lieu de la spiritualité médiévale en 1862, au cours d’un périple effectué en Normandie, pour en fixer les plus beaux monuments. Ces vues sont destinées à un fameux ouvrage, littéraire celui-là : les Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France, édité à partir de 1820 sous la direction du baron Isidore Taylor, avec la collaboration des rédacteurs Charles Nodier et Alphonse de Cailleux. On le sait, ce colossal projet a pour ambition de répertorier tous les plus beaux édifices anciens de l’Hexagone, à une époque où ils sont menacés de destruction. Sagot, qui est aussi inspecteur correspondant de la Commission des monuments historiques en Côte-d’Or, a commencé à y collaborer activement dès 1845, livrant des dessins des bâtiments remarquables de Bourgogne, de Champagne et de Picardie.
Une passion dévorante et déçue
Installé dans une auberge du Mont-Saint-Michel, Sagot en dessine tous les bâtiments sacrés ou profanes, multipliant les angles, les coupes, les plans et les élévations, ainsi que de nombreux détails d’architecture et de sculpture. Au fil de ses lavis aquarellés, il explore les différents éléments d’une abbaye qui mérite bien son nom de Merveille : l’abside et la nef élancée de l’église abbatiale, ses cryptes, le réfectoire, le cloître comme suspendu… Ces feuilles virtuoses ont d’ailleurs fait l’objet d’une étude approfondie par Henry Decaëns, dans son ouvrage Le Mont-Saint-Michel, un rêve d’architecte, dessins d’Émile Sagot, paru aux éditions du Patrimoine en 1997. Notre dessinateur méticuleux garde non seulement une trace de l’état du lieu avant sa rénovation mais propose aussi quelques projets de sa main. Car, profondément séduit par le site, Sagot espère que sa restauration lui sera confiée. Hélas, en 1872, la Commission des monuments historiques choisit pour cette mission Édouard Corroyer (1835-1904), dauphin d’Eugène Viollet-le-Duc, qui, œuvrant jusqu’en 1888, sauve l’abbaye d’une ruine certaine. En dépit de sa déception, Sagot s’installe définitivement sur le Mont, et donne quelques-uns de ses dessins pour le dernier tome des Voyages pittoresques, consacré à l’«Ancienne Normandie», paru en 1878. Et à l’aubergiste qui l’hébergeait jusque-là, il offre la plupart de ses merveilleux lavis… en règlement de sa pension ! Ce sont soixante-cinq d’entre eux, demeurés dans la descendance du logeur, que l’on livrera bientôt au feu des enchères.

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