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Le modèle noir

Le 09 avril 2019, par Anne Doridou-Heim

Le musée d’Orsay innove et, par le biais de cette étude, repousse ses frontières temporelles pour aborder le sujet de la place des Noirs dans la naissance de la modernité.

Le modèle noir
Marie-Guillemine Benoist (1768-1826), Portrait de Madeleine, 1800, dit aussi Portrait d’une femme noire, présenté au Salon de 1800 sous le titre Portrait d’une Négresse, huile sur toile, 81 65 cm.
© RMN-Grand Palais (Musée du Louvre)/Gérard Blot


Ils s’appelaient Aspasie, Laure, Madeleine ou Joseph. Le musée d’Orsay a voulu donner une identité aux modèles fixés par les peintres du XIXe siècle et, après de nombreuses recherches, des prénoms ont été retrouvés. Certains d’entre eux Aïcha Goblet, Maria Martinez et Carmen Lahens se sont même réapproprié leurs patronymes complets. Autant de destins particuliers auxquels ce projet redonne une histoire. Modèles des grands artistes du XIXe siècle, ils ont participé à la naissance de la modernité. Jamais encore en France, leur place dans cette émergence n’avait été ainsi traitée, alors que de l’autre côté de l’Atlantique, les Black Studies sont nombreuses. La chercheuse américaine Denise Murrell, à l’origine de ce projet, explique que ce retard «tient à la différence d’histoire. Les États-Unis ont depuis toujours des millions d’Américains d’origine africaine répartis sur tout le territoire. En France, au tournant du XXe siècle, cette présence existe mais elle ne concerne qu’un petit pourcentage de la population, si l’on ne tient pas compte, bien sûr, des habitants des Caraïbes et des pays colonisés». Il était donc grand temps de s’y confronter. Le musée d’Orsay, par la voix de sa présidente Laurence des Cars, revendique sa légitimité à mettre en œuvre ce sujet. «Il relève de la mission d’un musée national. C’est presque un devoir de service public que de s’ouvrir par l’histoire à des enjeux sociétaux.» Le défi est ambitieux, et risqué. On le sent dans les  nombreuses  précautions prises à son approche, le recours à des intervenants, spécialistes officiellement reconnus  Pap NDiaye, Pascal Blanchard et Lilian Thuram , et à une riche programmation culturelle animée par des artistes venus de la scène émergente  le spectacle d’Abd Al-Malik autour de l’œuvre de Pierre Puvis de Chavannes, Le Jeune Noir à l’épée, ou encore la nouvelle de Marie NDiaye, Un pas de chauve-souris. Le musée d’Orsay porte en son sein le XIXe, qui est le siècle de la convergence des arts  peut-être plus que tout autre  et de la naissance de la modernité. La représentation de l’autre en est une part essentielle. C’est de cela dont cette exposition veut parler. Le modèle est le sujet regardé, il devient aussi vecteur de valeur et participe à l’affirmation progressive d’une identité noire. Fruit d’un important travail scientifique  «Voir Laure : race et modernité de l’Olympia de Manet à Matisse, Bearden et d’autres» , la thèse de Denise Murrell a servi de point de départ d’un partenariat à deux têtes, démarré à New York, à la Wallach Art Gallery. Sous le titre «The Posing Modernity», l’exposition s’est terminée le 28 février dernier et a reçu un formidable accueil. Elle se pose aujourd’hui à Paris, avant de se conclure à Pointe-à-Pitre cet automne, à la suite d’un accord de collaboration avec le Mémorial Acte, lieu hautement symbolique.
 

Frédéric Bazille (1841-1870), Femme aux pivoines, 1870, initialement intitulé Négresse aux pivoines, huile sur toile, 60 x 75 cm.
Frédéric Bazille (1841-1870), Femme aux pivoines, 1870, initialement intitulé Négresse aux pivoines, huile sur toile, 60 75 cm. © Washington © Courtesy National Gallery of Art, Washington DC, NGA Images


Repousser les frontières historiques
L’angle d’approche est plus vaste à Paris : Denise Murrell souligne que les «commissaires ont rapidement pris conscience de la nécessité de repousser les frontières historiques, pour les faire remonter à la révolution française». Il est porté par trois moments forts : le temps de l’abolition de l’esclavage (1794-1848), celui de la nouvelle peinture avec Manet, Bazille, Degas et Cézanne  on regrettera ici la quasi-absence de Gauguin , et celui des premières avant-gardes du XXe siècle. Il est juste en effet que le musée d’Orsay commence sa présentation avec le temps des luttes pour l’abolition de l’esclavage, qu’il rappelle la révolte victorieuse des esclaves de Saint-Domingue en 1791, menés par Toussaint Louverture, et la longue quête pour aboutir à 1848. Les œuvres qui illustrent ce premier discours sont magistrales, qu’il s’agisse du Jean-Baptiste Belley d’Anne-Louis Girodet ou du tout nouvellement renommé Portrait de Madeleine de Marie-Guillemine Benoist. Les deux modèles, des Noirs émancipés, ne montrent cependant pas la même chose. Le premier est le portrait d’une personne occupant des fonctions officielles, premier député noir de la France ; le second, celui d’une domestique, et même si elle est d’une grande dignité, les intentions de l’artiste font encore débat aujourd’hui. Aucune ambiguïté en revanche pour Théodore Chassériau, né à Saint-Domingue d’un père appartenant à l’administration coloniale et d’une mère «femme de couleur». Son histoire éclaire l’énergie du corps rebelle, suspendu dans l’azur de son Étude de Noir. Non plus pour Théodore Géricault. Il met sa fougue romantique au service de la cause abolitionniste et impose trois figures noires  trois fois le même homme, Joseph, modèle employé à l’École des beaux-arts  au sommet de son chef-d’œuvre, Le Radeau de la Méduse. D’autres osent dénoncer le traitement réservé aux esclaves, Le Châtiment des quatre piquets dans les colonies de Marcel Verdier, refusé au Salon de 1843, est d’une profonde violence. Et quand sonne enfin l’heure de la libération, François-Auguste Biard peint une immense Abolition de l’esclavage, dont l’exposition rappelle qu’elle fait écho aux thèses de Victor Schoelcher. Cette scène montrant des Noirs venant remercier des Blancs de les avoir libérés, dans un grand élan de fraternité nationale, passe cependant sous silence les décennies de luttes qu’ils ont menées pour se libérer.

 

Théodore Géricault (1791-1824), Étude d’homme, d’après le modèle Joseph, vers 1818-1819, dit aussi Le Nègre Joseph, huile sur toile, 47 x 38,7 cm.
Théodore Géricault (1791-1824), Étude d’homme, d’après le modèle Joseph, vers 1818-1819, dit aussi Le Nègre Joseph, huile sur toile, 47 38,7 cm.© Photo Courtesy The J. Paul Getty Museum, Los Angeles


Modèle invisible
L’Olympia d’Édouard Manet est un axe central. C’est autour de cette peinture que Denise Murrell a articulé sa thèse après avoir réalisé que les chercheurs s’étaient évidemment intéressés au corps dénudé de la femme blanche, mais aussi au petit chat noir installé au bout du lit, alors que rien pratiquement ne concernait la servante noire. Elle était «invisible», aux yeux des critiques. Isolde Pludermacher, commissaire associée, a poursuivi les recherches et a pu retrouver le milieu dans lequel vivait cette jeune femme, prénommée Laure. À partir de là, entrent en scène Madeleine, Aïcha, Maria  fixée par Nadar  ou Carmen, aux sens propre et figuré puisque beaucoup viennent des milieux du spectacle et du cirque : l’acrobate Miss Lala inspire une composition digne de son numéro de voltige à Edgar Degas. Et lorsqu’il n’a pas été possible de retrouver les prénoms de ces modèles, tout au moins a-t-on supprimé les mentions «Nègre» et «Négresse» des titres des œuvres. Ce travail était primordial, insiste Denise Murrell : «L’usage d’une nomenclature raciale stéréotypée, même lorsque les modèles étaient identifiés et parfois même enregistrés par les artistes, relève d’une grande différence due à leur race.» Pour les modèles blancs, même lorsque leur nom n’est pas communiqué, il n’est jamais fait mention de femme ou d’homme «européen». La réunion d’œuvres dispersées aux quatre vents d’institutions prestigieuses permet de prendre conscience de la variante noire dans les modèles choisis par les artistes. L’exposition en montre cependant une vision quelque peu édulcorée. Elle vise clairement à dire au public : «Voyez la présence de la composante noire de la nation française dès la fin du XVIIIe siècle, les artistes ont su la montrer et la magnifier, aujourd’hui il faut regarder cela en face.» Mais tous les artistes n’ont pas posé ce même regard «bienveillant». Beaucoup, au XIXe siècle, sur fond de constitution d’un empire colonial, sur fond de constitution d’un empire colonial, travaillaient dans la lignée de l’orientalisme triomphant : le montrer aurait permis au visiteur de se faire une idée plus complète et surtout plus juste. Le catalogue, d’une grande qualité scientifique, apporte un complément indispensable pour comprendre ce que l’exposition n’explique pas assez. Laurence des Cars le reconnaissait d’ailleurs en préambule de sa présentation : «Un travail de fond commence, d’autres prendront le flambeau avec sans doute d’autres sensibilités, d’autres regards.»

À VOIR
«Le modèle noir, de Géricault à Matisse», musée d’Orsay,
1, rue de la Légion-d’Honneur, Paris VIIe, tél. : 01 40 49 48 14.
Jusqu’au 21 juillet 2019.
www.musee-orsay.fr

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