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Le labyrinthe de la Masone

Publié le , par Ezra Nahmad

Une architecture néoclassique, inscrite dans un dédale de bambous en forme d’étoile : la Masone est à la fois un musée et l’œuvre d’un éditeur, bibliophile et collectionneur hors pair, Franco Maria Ricci.

  Le labyrinthe de la Masone
 

Le plan du labyrinthe de la Masone affiche une clarté absolue : la forme d’un monogramme tantrique, des symétries, des axes orthogonaux évidents, un contraste chromatique entre brique rouge et végétal vert, des perspectives linéaires franches. Jusque dans la logique ultime du projet, qui se manifeste lorsqu’on découvre peu à peu les lieux. Conçue par Franco Maria Ricci (1937-2020), la Masone resplendit par la perfection formelle dans l’intégration d’une architecture de matrice néoclassique et d’un dédale unique en son genre. Et pourtant, il se dégage de toutes ces figures d’ordre et de géométrie un sombre sentiment de vertige qui confine à l’aveuglement, voulu et pensé par Franco Maria Ricci : le nom même du lieu relève ostensiblement d’un mythe évoquant l’anéantissement des repères et l’enfermement : Labirinto, le palais construit par Dédale pour y enfermer le Minotaure. L’énigme de ce labyrinthe, à la fois ouvert et fermé, simple et complexe, formellement transparent mais portant le sceau chiffré et quasi paranoïaque de son auteur jusque dans les moindres recoins, est en quelque sorte sa raison d’être, sa manière d’exister pour essayer de surseoir à la plupart des formules qui viennent à l’esprit en architecture. C’est aussi un hommage à l’esprit néoclassique, qui vénérait la splendeur lisse des marbres grecs et, en même temps, les délires sombres de Piranèse ou les cauchemars de Füssli. La Masone ne ressemble à aucune autre architecture consacrée à l’art du fait aussi de sa modernité : conçue à la fin du XXe siècle, elle ne tient pas de la résidence royale ou du château, ou même de l’architecture muséale habituelle. Le seul pouvoir despotique dont elle porte la trace est celui, tout relatif, d’un dandy fortuné ayant vécu à la charnière du XXe et du XXIe siècle, éditeur accompli, bibliophile et collectionneur d’art.

 

Ludovico Carracci (1555-1619), Portrait de Lucrezia Bentivoglio Leoni, 1589, huile sur toile (détail). © Labirinto della Masone
Ludovico Carracci (1555-1619), Portrait de Lucrezia Bentivoglio Leoni, 1589, huile sur toile (détail).
© Labirinto della Masone

Itinéraire d’un esthète
La trajectoire de ce bibliophile et collectionneur commence dans une famille aristocratique d’Émilie-Romagne, avec des études de géologie, puis l’ouverture d’un cabinet de design et la découverte de Giambattista Bodoni, directeur de l’imprimerie des ducs de Parme à la fin du XVIIIe siècle. Lorsqu’il décide de republier le manuel typographique de Bodoni, au début des années 1960, il ne se doute pas du succès commercial et de la notoriété que lui apportera ce projet. Ce coup d’éclat commercial le conduit à la bibliophilie, à l’édition et la publication d’un magazine international unique en son genre, lui permettant de travailler avec des écrivains majeurs –Jorge Luis Borges, Umberto Eco, Italo Calvino, Roland Barthes – et un réseau d’historiens d’art renommés comme Mario Praz, André Chastel ou Federico Zeri : Ricci parvient à former au fil des ans une fiction de vénérable académie internationale. Rétrospectivement, ce parcours semble aller de soi, mais rien n’est moins évident, comme le virage amorcé par le jeune Ricci vers le design, après un premier engagement dans la prospection pétrolière, ou la collaboration étroite avec Borges. Outre une collection littéraire dirigée par le célèbre auteur argentin, les éditions Franco Maria Ricci proposent des textes rares, ésotériques, tombés dans l’oubli, des ouvrages consacrés à des artistes anciens ou modernes peu connus du grand public. La revue FMR (initiales de Ricci et clin d’œil emblématique à la langue française) lui apporte une notoriété internationale. Publiée en italien, anglais, français et espagnol, elle connaît une bonne diffusion et permet à Ricci d’ouvrir des librairies FMR dans plusieurs métropoles. Les éditions comme la revue ont une identité forte, luxueuse : fond noir, jusque dans les pages intérieures, typographie travaillée avec soin, recours à l’or, goût des contrastes chromatiques, le tout dans un esprit de raffinement aristocratique, élitiste, cultivant un esthétisme provocant. Livres, revues, collections personnelles ou réseaux culturels forment un tout, dans une circularité vertigineuse, entre érudition et obsession, souvent à contre-courant des modes, trouvant un écho au sein d’un vaste public.

La salle du maniérisme, avec une Tête dite de Sénèque, d’après Guido Reni (1575-1642), Madone en gloire avec l’Enfant et un saint, de Giov
La salle du maniérisme, avec une Tête dite de Sénèque, d’après Guido Reni (1575-1642), Madone en gloire avec l’Enfant et un saint, de Giovanni Lanfranco (1582-1647), Buste de gentilhomme par Lazzaro Casario (circa 1546-1592) et Saint Jean de Jan Soens (1547-1611).
© Carlo Vannini

Une Italie splendide, rêvée
Située à une petite vingtaine de kilomètres au nord de Parme, la Masone entretient des liens historiques avec la France. Le bambou du labyrinthe, choisi par goût, mais aussi en raison de sa croissance rapide, a été acquis à Anduze. Ses 200 000 plants forment un lacis de trois kilomètres autour d’un plan inspiré des architectures en étoiles de Vauban : c’est un prodige de rigueur végétale et jardinière et, comme tous les jardins, un espace de loisir et de divertissement. Les deux corps de bâtiments, enchâssés dans la verdure, sont également inspirés de l’architecture française, celle de Boullée et de Ledoux : au cœur du labyrinthe, le péristyle est coiffé d’une pyramide. Devant le jardin, le corps de bâtiment principal abrite un musée, des bureaux et tous les services d’accueil du public : avec un ocre délicat tout italien, le parement en brique rouge renvoie une lumière chaude, en accord avec la matière et les couleurs des terres agricoles environnantes. Les espaces muséaux accueillent trois ensembles : les exemplaires – livres et revues – des éditions Franco Maria Ricci, une partie de la collection bibliophilique, et la collection d’art de quelque quatre cents œuvres. Avec ses goûts très affirmés, notamment son penchant pour le macabre, l’éditeur fait figure pour certains de véritable phénomène. Franco Maria Ricci collectionne des vanités, des crânes et des squelettes, des têtes coupées ou des cires, dont il dit qu’ils ont le mérite de nous rappeler comment et où nous finirons. Mais il y a aussi des marbres néoclassiques convenus, avec de nombreux bustes, pour certains signés Bernin, Bartolini ou Houdon, des danseuses en marbre et albâtre de Mario Dante Zoi, ou chryséléphantines de Demeter Chiparus, des statuettes art déco et des sculptures imposantes d’Adolfo Wildt, un artiste milanais du XXe siècle dont le goût semble s’inspirer des anatomies médicales. À mi-chemin entre expressionnisme moderne et religiosité médiévale, l’esthétique tourmentée et lyrique de Wildt, son originalité formelle et la douleur qui l’habite ne s’oublient pas facilement, et Ricci s’en est pour un temps servi comme d’un étendard. Sa collection compte aussi de nombreuses peintures, dont un portrait signé Philippe de Champaigne, un autre Ludovico Carracci, des toiles de Valentin de Boulogne, Luca Cambiaso ou Girolamo Mazzola Bedoli, un proche du Parmesan. Si les noms illustres ne manquent pas, il est clair que les choix de Franco Maria Ricci vont toujours à des productions confidentielles, à rebours des esthétiques dominantes. Outre son attirance pour le macabre, il privilégie le portrait et le buste, dans un pli tout aristocratique. Cette collection et son écrin valent pour ce qu’ils disent d’un goût très affirmé, de la volonté de le défendre, d’une aventure toute moderne dédiée à l’artifice, à l’écart des tendances au collectionnisme qui ont cours à l’époque. Elle témoigne par ailleurs d’une inscription dans un autre mouvement culturel plus vaste, pas seulement littéraire ou artistique, vaguement berlusconien : l’affirmation d’une certaine italianité médiatique, qui associe patrimoine culturel, religion et mémoire aristocratique, en les combinant avec un certain art de vivre démocratique, ancré dans la possession des objets, la consommation des modes vestimentaires et culinaires, comme celles du parmesan et du prosecco. D’où il ressort que la Masone rayonne de mille lumières, certaines chaudes, d’autres glacées, mais toutes audacieuses.

à voir
Labirinto della Masone,
121, strada Masone, Fontanellato, Parme, tél. : +39 347 373 13 02,
www.labirintodifrancomariaricci.it
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