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La Vallée-aux-Loups, maison de Chateaubriand

Publié le , par Valentin Grivet

L’écrivain a vécu à la Vallée-aux-Loups de 1807 à 1817. Deux siècles plus tard, le charme du parc et de la maison, remeublée avec soin dans le goût de l’époque, demeure. Voyage à quelques kilomètres de Paris, promesse d’une parenthèse romantique…

© CD92 / Julia Brechler La Vallée-aux-Loups, maison de Chateaubriand
© CD92 / Julia Brechler

Le 4 juillet 1807, de retour d’un voyage en Orient, François-René de Chateaubriand (1768-1848) publie dans le Mercure de France un article où il compare Napoléon Ier à Néron. Le texte n’est pas au goût de l’Empereur, qui le pousse à quitter Paris. L’écrivain en avait le projet depuis quelques années, aspirant à la paix et au repos, loin de l’agitation de la ville et d’une carrière politique tourmentée. Il achète dès le mois d’août la propriété de la Vallée-aux-Loups, au cœur du Val d’Aulnay, et s’y installe à l’automne. «Voyant que les réparations de ma chaumière n’avançaient pas, je pris le parti de les aller surveiller. Nous arrivâmes le soir à la Vallée. Nous ne suivîmes pas la route ordinaire ; nous entrâmes par la grille au bas du jardin. La terre des allées, détrempée par la pluie, empêchait les chevaux d’avancer ; la voiture versa». Ainsi le vicomte raconte-t-il son arrivée en calèche, en novembre 1807, par le fond de la propriété, à l’opposé de l’entrée actuelle. À l’époque de son acquisition, le bâtiment n’a rien de la maison de campagne bourgeoise que l’on verra plus tard. Il s’agit d’une simple bicoque, construite en 1783 pour le brasseur André-Arnoult Aclocque. Flanquée d’une façade en brique, elle est à l’état de ruine. Peu importe : féru de botanique, Chateaubriand tombe amoureux du jardin. D’emblée, il y projette son univers personnel. «Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n’était qu’un verger sauvage au bout duquel se trouvaient une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances», pourra-t-on lire dans ses Mémoires d’outre-tombe. La Vallée-aux-Loups, qu’il habitera dix ans, est par ailleurs la première propriété qu’il achète pour y vivre. Âgé d’à peine 40 ans, l’auteur a connu ses premiers succès avec Atala (1801) et le Génie du christianisme (1802) : «Il est en panne d’inspiration. L’aristocrate peu fortuné a été pourchassé par la Révolution, puis exilé en Angleterre. Il veut exister au XIXe siècle. Ici, il entend créer une intimité, dans un lieu à taille humaine», explique Véronique Martin-Baudouin, directrice déléguée aux publics de la Maison de Chateaubriand, propriété du conseil départemental des Hauts-de-Seine. Épaulé par son épouse Céleste et son jardinier, l’écrivain redessine le parc, entre nature sauvage et jardin anglais. Cèdre du Liban, catalpa, cyprès chauve de Louisiane, pin de Jérusalem, marronnier de Grèce, cyprès d’Italie… Pour nombre d’entre eux, les arbres qu’il a plantés sont toujours là. «Ils lui évoquaient le souvenir de ses voyages et il avait avec eux une relation vivante. Le parc revêtait pour lui une dimension presque chamanique. Dans son esprit, chaque arbre était lié à un personnage de ses romans», précise Anne Sudre, directrice du domaine de la Vallée-aux-Loups. Le jardin comprend également plusieurs fabriques, dont une glacière – bientôt rénovée – et la tour Velléda, ancienne chapelle abritant ce bureau où il aimait se retirer pour écrire, seul face à la nature. Il s’était aussi aménagé une garçonnière à l’étage, où il recevait ses «madames», selon les mots de Céleste. Leur union est en effet un mariage de raison, et l’écrivain multipliera les liaisons avec Natalie de Noailles, Juliette Récamier… Restaurée en 1986, elle est aujourd’hui une simple évocation, sans objets personnels.

La méridienne du Portrait de madame Récamier par David. © CD92 / Willy Labre
La méridienne du Portrait de madame Récamier par David.
© CD92 / Willy Labre

Éloge de la simplicité
Chateaubriand entreprend ensuite de rénover l’architecture, qui ne comprend alors que le corps central actuel. Il orne la façade sud d’un portique à cariatides – rappelant sa fascination pour la Grèce antique – et fait installer dans le vestibule un double escalier, dont la légende voudrait qu’il provienne d’un navire amiral anglais. La distribution des pièces est classique : les salons et la salle-à-manger au rez-de-chaussée, les espaces privés à l’étage. «L’existence à la Vallée-aux-Loups était joyeuse, Céleste aimait recevoir. Mais le couple vivait humblement. Les meubles étaient rustiques et les chaises en paille», rappelle Véronique Martin-Baudouin. Le décor intérieur que l’on voit aujourd’hui relève donc de l’interprétation. Lorsque le Département en devient propriétaire, en 1967, d’importants travaux de restauration sont engagés pour recréer une atmosphère romantique dans l’esprit de l’époque. Classée onze ans plus tard au titre des monuments historiques, la maison ouvre ses portes au public en 1987. Depuis, la muséographie a vieilli, mais l’endroit possède une réelle atmosphère et abrite des pièces exceptionnelles, comme la fameuse méridienne de l’atelier de Jacques Louis David, sur laquelle Juliette Récamier posa en 1800 pour le plus célèbre de ses portraits, conservé au musée du Louvre.


 

La tour Velléda, où Chateaubriand avait un bureau et recevait ses amies.© CD92 / Olivier Rivoire
La tour Velléda, où Chateaubriand avait un bureau et recevait ses amies.
© CD92 / Olivier Rivoire


Un mobilier évocateur
«Depuis quelques années, nous traquons chez les antiquaires et en ventes publiques les objets ayant appartenu à Chateaubriand, rares sur le marché», souligne Anne Sudre. Le portrait de l’écrivain par Anne-Louis Girodet, un très beau modello, a ainsi été acquis en 2015. Plus récemment, des couverts, un lustre, et surtout le bonheur-du-jour sur lequel il commença à écrire les Mémoires de ma vie
– première version des Mémoires d’outre-tombe –, ont regagné leur demeure. Dans les différentes pièces du rez-de-chaussée, le piano, les tables à jeux, les guéridons et les fauteuils – un bel ensemble de mobilier Charles X reçu en donation en 2020 –, de même que les tableaux, pendules, lampes ou services en porcelaine, n’ont pas appartenu à l’écrivain, mais contribuent au charme évocateur d’une maison habitée. À l’étage, la chambre de l’auteur est devenue un espace dédié à ce qu’il produisit en ces murs : une partie des Mémoires de ma vie, Les Martyrs (1808), le début de Moïse (1831). Si les originaux sont conservés en réserve, les fac-similés présentés, réalisés par l’Atelier du patrimoine à Bordeaux, sont d’une qualité bluffante, avec des effets d’usure et de vieillissement plus vrais que nature. Chateaubriand vit au domaine jusqu’en 1817, date à laquelle il est contraint de s’en séparer pour des raisons financières. Il habitera ensuite un petit appartement rue du Bac, à Paris, dont le décor est évoqué dans l’une des pièces de l’étage de son ancienne demeure. «La Vallée-aux-Loups, de toutes les choses qui me sont échappées, est la seule que je regrette», écrira-t-il. Ami et créancier de l’homme de lettres, Mathieu de Montmorency la lui achète en 1818. Le duc y fait ajouter une aile néogothique – où sont aménagées les salles d’expositions temporaires –, une chapelle et l’orangerie. En 1914, la Vallée-aux-Loups devient ensuite propriété d’Henry Le Savoureux, médecin psychiatre qui y établit une maison de repos et crée la société Chateaubriand en 1930. Avec son épouse Lydie, née Plekhanova, il y tient un salon littéraire où se rencontrent les écrivains et les artistes, de Félix Fénéon à Anna de Noailles, en passant par Saint-John Perse, Paul Valéry, Jean Fautrier, Paul Léautaud ou Antoine de Saint-Exupéry. Labellisée Maison des illustres depuis 2011, la demeure conserve la mémoire de ces occupants successifs qui, après Chateaubriand, ont continué à la faire vivre. Les époques et les styles cohabitent, s’entrecroisent, s’enchevêtrent, au risque parfois que l’on s’y perde. Raison pour laquelle d’importants travaux de rénovation, portant sur la toiture, les peintures et les papiers peints, s’accompagneront en 2025 d'une refonte complète du circuit de visite, pour redonner davantage de cohérence et de lisibilité à ce lieu enchanteur.

à voir
«Les Mémoires d’outre-tombe : des manuscrits aux livres. Aperçu d’un monument de la littérature»,
Maison de Chateaubriand, domaine départemental de la Vallée-aux-Loups,
87, rue de Chateaubriand, Châtenay-Malabry (92), tél. : 01 55 52 13 00.
Jusqu’au 29 janvier 2023.
www.vallee-aux-loups.hauts-de-seine.fr
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