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La Hollande, couleur De Stijl

Publié le , par Mikael Zikos

Une programmation exceptionnelle est organisée dans l’ensemble des Pays-Bas à l’occasion du centenaire de la création du Stijl. Outre la redécouverte des créations de ce mouvement centré autour de Theo Van Doesburg et Piet Mondrian, elle permet de comprendre sa portée au-delà de l’art.

Le projet «Maison d’artiste» de Theo Van Doesburg reconstitué dans l’espace public... La Hollande, couleur De Stijl
Le projet «Maison d’artiste» de Theo Van Doesburg reconstitué dans l’espace public à Leyde.
Photo : Gert Jan Van Rooij

De Stijl est partout aux Pays-Bas, et encore plus cette année. Impossible de passer à côté de la «signalétique» de ce mouvement : dans les vitrines des magasins, dans les grandes gares et dans la rue, les trois couleurs primaires  bleu, jaune et rouge , les lignes et les formes géométriques qui lui sont associées prennent la forme de simples autocollants ou des produits dérivés les plus fous. Après une année consacrée à Vincent Van Gogh en 2015, et la suivante à Jérôme Bosch, les institutions privées et publiques se mettent à l’heure de la plus pop des avant-gardes. L’idée vient de NBTC Holland Marketing, chargée de promouvoir le pays et la marque Holland, en anglais. Dix-huit villes sont concernées par ce programme.
 

La maison Van Doesburg, située dans le centre-ville de Drachten, fait partie d’un ensemble immobilier décoré par l’artiste. © Museum Dr8888
La maison Van Doesburg, située dans le centre-ville de Drachten, fait partie d’un ensemble immobilier décoré par l’artiste.
© Museum Dr8888

Drachten : le terreau surprise du Stijl
Au nord du pays, Drachten est connue des technophiles pour héberger l’un des plus importants centres de production Philips : l’enseigne vient d’ailleurs d’éditer des rasoirs électriques aux coloris du Stijl. La principale curiosité est ici une succession de maisons imaginées par Theo Van Doesburg, celui-là même qui fonda la revue De Stijl à Leyde, en 1917. Le peintre s’y lie d’amitié avec Evert Rinsema : un artisan-chausseur dont il découvre la passion pour la poésie, la philosophie et les Fragments d’Héraclite durant sa mission pendant la Première Guerre mondiale. Son frère Thijs Rinsema, fan de collages dadaïstes, l’introduit auprès de l’architecte en chef de Drachten, qui lui demande aussitôt conseil à propos de l’architecture des habitations à construire dans le bourg. L’artiste répond par une gamme chromatique harmonieuse appliquée aux fenêtres, aux aménagements intérieurs, et même aux jardins  une dernière idée restée au stade de l’utopie. Ces réalisations, avec celles de l’école d’agriculture voisine arborant des couleurs rares  vert, violet, orange  et des vitraux abstraits évoquant les travaux manuels, font partie des perles de Drachten : celles-ci sont à découvrir. La ville dispose aujourd’hui d’un musée situé dans un ancien cloître et nommé Museum Dr8888, en référence aux nombres d’un poème expérimental de Kurt Schwitters présent dans ses collections. «De Stijl n’est pas un mouvement d’architecture mais un mouvement pour rompre avec le passé», estime son directeur Paulo Martina  auteur d’une exposition sur des projets De Stijl méconnus à Curaçao et que l’on peut voir jusqu’au 17 septembre. «Drachten sert de galop d’essai pour Van Doesburg, qui appliquera les mêmes idées au café-restaurant l’Aubette de Strasbourg […]. On peut aujourd’hui mesurer l’influence du Stijl jusque dans les réalisations d’architectes hollandais post-modernes importants comme Abe Bonnema.»

 

Piet Mondrian (1872-1944), Composition de rouge, noir, jaune, bleu et gris, 1921, huile sur toile, 80 x 50 cm (détail), La Haye, Gemeentemuseum.
Piet Mondrian (1872-1944), Composition de rouge, noir, jaune, bleu et gris, 1921, huile sur toile, 80 x 50 cm (détail), La Haye, Gemeentemuseum.

Une nouvelle reconnaissance du mouvement
À Utrecht, la maison Schröder de Gerrit Rietveld (1888-1964), un hub à la pointe du développement économique des Pays-Bas, est devenue un emblème de la cité-joyau à l’architecture bourgeoise. Le site est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. Désormais propriété du Centraal Museum, la maison accueille de temps à autre des pièces originales, comme celles du groupe conceptuel Art & Language, issues de la collection du musée MARTa Herford, en Allemagne. Ce premier «objet habitable» de l’architecte a été livré en 1924 pour une femme conquise d’avance par la modernité  Truus Schröder-Schräder y déménage d’un hôtel particulier quatre fois plus grand ; la maison, «conçue comme une étude du nouveau», selon Rietveld, ne l’a pas été pour résister au temps. Son armature en béton, fébrile, semble en effet avoir été imaginée comme un château de cartes. Mais à l’intérieur, le spectacle demeure et l’ouverture des cloisons mobiles fait état des révolutions du Stijl pour l’habitat occidental : plus de transparence pour plus de fonctionnalité et donc plus de vie. «De Stijl, c’est bien plus que trois couleurs», souligne Resi Van der Ploeg, project manager du Museum de Lakenhal. «Ce mouvement indique aussi les futures évolutions sociopolitiques du XXe siècle : Piet Mondrian prônait l’égalité des races et Nelly Van Doesburg, la veuve de Theo, était connue pour former avec Peggy Guggenheim un duo émancipé digne de Thelma et Louise.» À Leyde, l’actuelle restauration du musée municipal est ainsi l’occasion pour l’institution d’exposer en plein air une reconstitution à l’échelle 1/5 de la «Maison d’artiste» de Theo Van Doesburg, un concept montré pour la première fois à la galerie de L’Effort Moderne à Paris en 1923, et des fresques murales d’artistes contemporains dans l’esprit de celles de Sol LeWitt. L’ingénieuse scénographie de cette présentation est d’ailleurs inspirée des formes de la Composition avec lignes de Piet Mondrian (1917). L’année  2017 permet enfin au Musée municipal de La Haye de consacrer une seconde rétrospective au peintre néerlandais, la dernière ayant eu lieu en 1994. Le Gemeentemuseum y dévoile sa collection de Piet Mondriaan  qui change son nom en Mondrian quand il arrive à Paris, en pleine période cubiste  : plus de trois cents références, soit la plus importante au monde. Le résultat est à la hauteur de l’œuvre, immense, de l’artiste. L’exposition, visible jusqu’au 24 septembre, couvre l’intégralité de sa carrière, de ses gouaches régionalistes nées de l’observation répétée des formes et des couleurs dans le paysage hollandais, à son intense Nuage rouge, refusé pour le prix de Rome en 1907, et ses iconiques géométries variables. Un «cubisme de l’esprit», disait Guillaume Apollinaire, mené à son paroxysme avec Victory Boogie-Woogie (1944)  son ultime chef-d’œuvre imaginé aux États-Unis. «Il était convaincu que la condition humaine se dirigeait vers la démocratie la plus ultime», précise Hans Janssen, conservateur de l’art moderne au musée et spécialiste de Mondrian. Cette ode à la liberté résonne aujourd’hui comme un manifeste, bien au-delà des apparences.

À VOIR
«De Mondrian au design hollandais», un programme d’expositions
pendant toute l’année 2017 aux Pays-Bas.
www.holland.com/fr
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