La face cachée d’un grand architecte, Roger Taillibert

Le 08 juin 2017, par Claire Papon et Anne Foster
Roger Taillibert sur le chantier du Parc des Princes, vers 1970.

On lui doit le Parc des Princes à cheval sur le périphérique parisien et, à Montréal, le fameux stade olympique surplombé par un gigantesque mât de 182 mètres, soit la plus haute tour inclinée du monde. Qui dit mieux ? Vous l’aurez compris, Roger Taillibert est un homme de caractère. Dans l’ouvrage consacré à son œuvre d’architecte, édité par Somogy, Claude Parent en dresse d’ailleurs un saisissant portrait : «Un masque de condottiere flanqué d’un nez agressif ; un regard farouche sous le sourcil en bataille ; une parole ardente à la Savonarole ; une chevelure de savant fou que j’ai toujours connue blanche.» L’architecte s’est imposé en 1966 en réussissant à faire ériger la piscine de Deauville selon la technique révolutionnaire des voiles minces en béton précontraint, qu’il venait tout juste de développer à l’Institut polytechnique de Stuttgart. «J’en ai eu l’idée après avoir vu certains ponts en Suisse. J’ai convaincu Lucien Barrière, qui a lui-même réussi à persuader le maire, Michel d’Ornano. Ce dernier était pourtant plus que réticent, et me disait de regarder l’esprit normand de la gare de la ville. Ce à quoi je lui ai répondu que les locomotives qui y entraient n’avaient rien de normand.» De fait, la nef qu’il conçoit forme une cathédrale futuriste traversée par la lumière, qui par sa portée préfigure les audacieux porte-à-faux des deux stades. Sa carrière ne se limite pas à ces seuls trois jalons, on peut encore citer le complexe culturel et sportif de Chamonix (1970), le centre national sportif et culturel «d’coque» au Luxembourg (1982), le club des officiers d’Abu Dhabi (1987) ou encore le complexe éducatif et sportif Aspire de Doha (2003). Sans être exhaustif. Pour mesurer la variété de son talent, les Parisiens peuvent aussi aller prendre un verre au Zebra Square, l’hôtel recouvert de granit des Indes poli qui jouxte la Maison de la radio. L’ensemble de ces créations se caractérisent par leur caractère sculptural, où domine la courbe.
 

Zao-Wou-ki (1920-2013), 30.10.64 - 11.04.78, huile sur toile, 114 x 162 cm. Estimation : 700 000/800 000 €
Zao-Wou-ki (1920-2013), 30.10.64 - 11.04.78, huile sur toile, 114 x 162 cm.
Estimation : 700 000/800 000 €


La couleur et le geste
Architecture, sculpture… Il ne manquerait que la peinture, si Roger Taillibert ne s’y adonnait pas depuis ses études à l’École des beaux-arts de Paris. «J’ai toujours fréquenté les ateliers, pour voir ce que faisaient les grands peintres qui y professaient, car j’estime qu’il faut savoir regarder ceux qui ont fait de grandes œuvres.» Ses toiles, des grands formats, se comptent par centaines. À Paris comme à Montréal, les week-ends étaient consacrés à cette activité. «J’avais pour chacune quelque chose qui trottait dans ma tête. La peinture, c’est en fait de l’architecture. Il y a une matière que l’on traite et dans laquelle la lumière doit apparaître, comme la vivacité de l’action ! Et même quelquefois quitter le cadre de la toile, car toute pensée qui est sur une toile doit aller plus loin et faire réfléchir bien au-delà de l’idée exprimée.» Il avoue avoir été surtout marqué par les grands artistes abstraits américains. «L’esprit est au bout de la main comme le pinceau, et il donne la possibilité de faire des courbes. La richesse de celles-ci, c’est que l’homme cherche leur valeur que ce soit sur un corps ou une sculpture. On est inspiré par la force de l’esprit qui est allé traduire cette forme.» Roger Taillibert a toujours aimer côtoyer les peintres : «J’ai rencontré beaucoup d’artistes au cours de ma vie. J’ai même aidé Chu Te-chun et Zao Wou-ki à rentrer à l’académie.» Sa fréquentation du milieu artistique a été favorisée par son poste, d’architecte en chef et conservateur du Grand Palais, de 1976 à 1983. «J’ai fait comprendre à Valérie Giscard d’Estaing que ce bâtiment avait une vocation culturelle et qu’il fallait l’ouvrir. Il était alors colonisé par les universités et quasiment impossible à utiliser. J’ai fait des rapports et mené les travaux de restauration. Ensuite, la Fiac s’y est installée et j’étais en contact avec tous les peintres et toutes les galeries.» Si la plupart de ses peintures sont abstraites, certaines sont traversées par la figure humaine, principalement des footballeurs. Encore un rapport aux enceintes sportives ? La référence est plus intime, et cet homme qui ne se livre pas facilement dévoile un passé de Résistant : «Je suis un ancien footballeur, sous l’Occupation c’était le seul moyen de se cacher. Une équipe de football n’était pas embêtée par les Allemands. Cela nous permettait de faire transiter des tas d’informations.» Et si l’on se hasarde à considérer la peinture comme son jardin secret, l’homme s’insurge et défend juste qu’il n’avait jamais pensé à la montrer. Un oubli aujourd’hui réparé.

 

Roger Taillibert, Composition grise et orange, huile sur toile, 150 x 150 cm. Estimation : 5 000/8 000 €
Roger Taillibert, Composition grise et orange, huile sur toile, 150 x 150 cm.
Estimation : 5 000/8 000 €
Roger Taillibert (né en 1928), Composition bleue et rouge, huile sur toile, 150 x 150 cm (détail). Estimation : 5 000/8 000 €
Roger Taillibert (né en 1928), Composition bleue et rouge, huile sur toile, 150 x 150 cm (détail).
Estimation : 5 000/8 000 €


 

vendredi 16 juin 2017 - 14:00 - Live
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