L’instinct sauvage de Félix Fénéon au musée du quai Branly - Jacques Chirac

Le 13 juin 2019, par Zaha Redman
Figure reliquaire fang mabea, XIXe siècle, bois, 67,5 cm, Cameroun, collection particulière.
© Art digital studio/Damien Perronnet

Les 11 et 13 juin 1947, l’Hôtel Drouot mettait aux enchères l’une des premières grandes collections d’arts premiers, celle de Félix Fénéon, forte de 457 pièces. Initiée entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, elle était historique par sa primauté et son envergure. Sa reconstitution par le musée du quai Branly est d’autant plus pertinente que Félix Fénéon (1861-1944) fut aussi l’auteur d’une enquête sur les «arts lointains», publiée dès 1920 sous le titre : «Seront-ils admis au Louvre» ? Visionnaire et pionnier, Fénéon l’était aussi en tant que critique d’art ou directeur artistique de la galerie Bernheim-Jeune. Sa collection de peintures, elle aussi dispersée à Drouot, en 1941 puis en 1947, comprenait des tableaux signés Seurat, Signac, Matisse, Vuillard, Bonnard, Cross, Degas, Denis, Derain, Braque, Ernst, Gromaire, Laurencin, Luce, Masson, Modigliani, Renoir et Roussel. Silhouette incomparable, à mi-chemin entre les figures de l’oncle Sam et de Valentin le Désossé, Fénéon fut aussi un protagoniste emblématique de la convergence entre le monde des arts et de la littérature d’une part, et la gauche révolutionnaire d’autre part, notamment l’anarchisme. Cette résurrection de la collection d’arts premiers de Fénéon démarre avec une contextualisation autour des foires coloniales, des revues de music-hall noires et la fameuse enquête : «Seront-ils admis au Louvre» ? Deux volets, l’un consacré à Lucie Cousturier, l’autre à Émile Compard, apportent un éclairage intéressant sur des productions peu connues, mais dont les ramifications contemporaines sont évidentes. Le noyau dur de l’exposition  les pièces africaines, océaniennes ou amérindiennes  est accompagné de nombreux catalogues d’époque ou de livres. Exubérante et bizarre comme une mangrove humide, mais aussi âpre qu’une expertise trop documentée, cette présentation rappelle, par sa surcharge, l’atmosphère des salles de ventes à Drouot. «Félix Fénéon Les arts lointains» veut élucider des questions intéressantes : comment rendre compte de l’émergence d’une grande collection d’arts premiers, témoigner de sa trajectoire à travers la multiplicité des documents et des catalogues, ressusciter les regards d’époque portés sur les œuvres et la collection, présenter une accumulation où des œuvres exceptionnelles, comme l’Homme assis, Bembé ou la «coupe» amérindienne de Colombie-Britannique côtoient des artefacts de moindre qualité ? Comment évoquer l’évolution des jugements, jusque dans la terminologie, autour d’une production considérée dans un premier temps comme un fatras «sauvage», mais qui accède progressivement au statut de chef-d’œuvre du patrimoine universel ? Finalement trop ambitieux, trop riche de pistes d’exploration divergentes, cet hommage est aussi trop pauvre en raison de l’irrésolution des intuitions mises en avant. Quant à l’éclairage des vitrines, nocturne et cru à la fois, il compromet ultérieurement la mise en scène. Mais on saura gré aux initiateurs du projet de faire revivre la merveilleuse figure de Fénéon et son univers incomparable. Le second volet dédié à cette personnalité hors du commun sera proposé au musée de l’Orangerie à l’automne : il s’attachera cette fois à la figure de l’intellectuel, du critique d’art, directeur artistique et directeur de revues.

«Félix Fénéon Les arts lointains», musée du quai Branly Jacques Chirac,
34, quai Branly, Paris 
VIIe, tél. : 01 56 61 70 00.
Jusqu’au 29 septembre 2019.
www.quaibranly.fr
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