L’impossible palais de Napoléon

Le 29 avril 2021, par Thierry Sarmant

Des Tuileries à Versailles, Napoléon Bonaparte a cherché un palais à sa mesure, digne de son impériale ambition. Mais celui de ses rêves les plus grandioses n’aura pas eu le temps de voir le jour.

Manufacture des Gobelins, Les Grandes Armes de l’Empire français (détail), 1808-1811, portière pour le grand cabinet de l’Empereur aux Tuileries, tapisserie de lice d’après Jacques-Louis de La Hamayde de Saint-Ange, sur un carton de François Dubois, Mobilier national.
© Isabelle Bideau

Peu de souverains ont eu autant de palais que Napoléon Bonaparte. Premier consul de la République, il s’installe aux Tuileries en 1800 et prend Saint-Cloud pour seconde résidence en 1802. Empereur des Français, il multiplie les demeures en France puis, dans le cadre du «grand Empire», rénove Fontainebleau en 1804 et attribue Meudon à son fils, en 1811. Il nourrit également de plus vastes projets, entre retour à Versailles et construction d’un nouveau palais impérial, le «palais du Roi de Rome». Pour autant, durant les quinze années de son gouvernement, il n’est pas sûr que Napoléon ait trouvé la demeure de ses rêves… Le 20 brumaire an VIII (11 novembre 1799), au surlendemain du coup d’État qui renverse le Directoire, les «consuls provisoires» s’installent au Luxembourg, l’ancien palais du gouvernement déchu. Trois mois plus tard, après des travaux de rénovation menés tambour battant, les consuls nommés par la nouvelle Constitution – Bonaparte, Cambacérès et Lebrun – se transportent au palais des Tuileries. S’installer dans ces murs, c’est renouer avec des souvenirs politiques récents : le séjour forcé de Louis XVI et de Marie-Antoinette, d’octobre 1789 à août 1792, l’installation de l’Assemblée nationale dans la salle du Manège puis, après la chute de la monarchie, le transfert de la Convention nationale et de ses comités dans les Tuileries proprement dites. L’intérieur conserve également les souvenirs des Valois et des Bourbons, particulièrement de Louis XIV : en dépit des déprédations subies pendant la Révolution, le décor des Tuileries demeure essentiellement louis-quatorzien. Bonaparte prend alors possession de l’ancien appartement occupé successivement par Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, au premier étage de l’aile sud, et son épouse Joséphine de celui de Marie-Antoinette au rez-de-chaussée.
 

Manufacture de Piat Lefebvre, Tournai, Tapis des Cohortes (détail), d’après Charles Percier, point noué, ayant figuré à l'Exposition des p
Manufacture de Piat Lefebvre, Tournai, Tapis des Cohortes (détail), d’après Charles Percier, point noué, ayant figuré à l'Exposition des produits de l'industrie française en 1806, Mobilier national.
© Isabelle Bideau


«De la magnificence, de l’or» aux Tuileries
Tout au long de ses années de pouvoir, Napoléon va s’attacher à faire embellir l’ancienne résidence royale : grille du Carrousel (1801-1802), chapelle (1805-1806), arc de triomphe du Carrousel (1806-1808), nouvelle salle de spectacle (1806-1808), aile neuve (1807-1814). À l’intérieur du palais, architectes et administrateurs mènent plusieurs campagnes de travaux et d’ameublement pour remettre le cadre au goût du temps et le rendre digne de son impérial occupant. Ce dernier se montre rarement satisfait : il considère à la fois ses architectes comme trop dépensiers et leurs aménagements comme trop mesquins, et réclame «de la magnificence, de l’or, des tapisseries des Gobelins, de grands tableaux». Les Tuileries n’en sont pas moins un fabuleux chantier, où les manufactures publiques et privées placent, quinze années durant, leurs productions les plus prestigieuses. À titre personnel, Napoléon apprécie modérément les Tuileries, qui offrent peu d’intimité et trop peu d’accès à la nature. L’alternative est le rachat de l’Élysée à Joachim Murat, devenu roi de Naples, en 1808. Rebaptisé «Élysée-Napoléon», ce palais offre l’agrément d’un vaste jardin à l’abri des regards. Mais l’Empereur est bien conscient de l’importance historique, urbanistique et politique de l’ensemble Louvre-Tuileries. Dès 1802, il a lancé le projet de l’artère qui deviendra la rue de Rivoli, isolant le palais de la capitale et lui servant ainsi de protection et d’écrin. Au-delà, il poursuit le «grand dessein» séculaire de réunion du Louvre aux Tuileries. L’homme est soucieux d’ancrer sa dynastie dans l’histoire de France. L’ensemble le matérialise mieux que toute autre résidence.

 

Console, d'une série de quatre placées dans le grand salon de l'impératrice au palais de Saint-Cloud, vers 1800-1802, orme, bronze patiné
Console, d'une série de quatre placées dans le grand salon de l'impératrice au palais de Saint-Cloud, vers 1800-1802, orme, bronze patiné et doré et marbre bleu Turquin. Elles ont été fournies par Martin-Éloi Lignereux, marchand de meubles de luxe et de curiosités, probablement pour le remeublement du palais en 1802, Mobilier national.
© Isabelle Bideau


Saint-Cloud, le nouveau Versailles
Avant d’arriver au pouvoir, Bonaparte dispose déjà d’une résidence suburbaine, Malmaison, mais cette maison de campagne paraît insuffisante pour une grande représentation. En 1801 commencent ainsi les travaux de «rétablissement» du château de Saint-Cloud. Ce choix anticipe l’inflexion monarchique qui se dessine à partir du consulat à vie. Après avoir été propriété des ducs d’Orléans, la demeure a été rachetée par Louis XVI en 1785 pour Marie-Antoinette. La reine a fait mettre les intérieurs au goût du jour, et le château fut la dernière maison de plaisance des Bourbons après le départ forcé de Versailles. En septembre 1802, la «cour consulaire» effectue un premier séjour à Saint-Cloud. «Toutes les formes de la monarchie reparaissent, constate alors Stanislas de Girardin. […] Le dimanche, le chemin de Paris à Saint-Cloud est couvert de voitures, comme l’était à pareil jour sous l’Ancien Régime celui de Versailles. Bonaparte habite le séjour des rois et ses ameublements surpassent peut-être les leurs en magnificence». C’est à Saint-Cloud, le 28 floréal an XII (18 mai 1804), qu’une délégation du Sénat annonce à Napoléon son élévation à la dignité impériale. Saint-Cloud devient le double suburbain des Tuileries, une sorte de nouveau Versailles.

 

« La chute de Phaéton », vers 1800, pendule en bronze doré, 53,5 x 20 x 67,5 cm, signalée dans l'appartement du grand maréchal du Palais,
« La chute de Phaéton », vers 1800, pendule en bronze doré, 53,5 x 20 x 67,5 cm, signalée dans l'appartement du grand maréchal du Palais, aux Tuileries, en 1807, Mobilier national.
© Isabelle Bideau


Fontainebleau, «la vraie demeure des rois»
L’installation de Napoléon à Fontainebleau marque une nouvelle étape dans le processus d’incorporation au régime nouveau des anciens souvenirs monarchiques. À la fin de 1804, l’Empereur fait remeubler et redécorer le château pour y accueillir le pape Pie VII, venu de Rome pour le sacrer. Après la signature du traité de Tilsit, en juillet 1807, il organise des voyages de cour à l’automne, dans la tradition de l’Ancien Régime. La chasse à courre, distraction royale s’il en est, prend de plus en plus de place dans l’emploi du temps impérial. Les témoignages ne manquent pas du goût de Napoléon pour Fontainebleau. Le 4 août 1816, dans son exil de Sainte-Hélène, il confie à Las Cases : «Voilà la vraie demeure des rois, la maison des siècles.» Le caractère disparate des bâtiments, si souvent reproché au château, est justement ce qui en fait le prix à ses yeux. Il souligne l’inscription de son régime dans la longue durée d’une histoire de France où se sont succédé les règnes et les dynasties. L’attribution de Meudon – ancienne résidence des dauphins – au Roi de Rome, né le 20 mars 1811, répond au même esprit. Ce désir de substitution d’une «quatrième race» napoléonide à la «troisième race royale» doit ramener l’attention sur Versailles, palais mythique de la monarchie absolue. Comme au Louvre, l’Empereur y hérite d’un grand dessein antérieur à la Révolution. Il s’agit de recomposer la façade sur cour, unanimement critiquée pour son hétérogénéité, entre le petit château de Louis XIII et les ailes ajoutées successivement sous le Roi-Soleil, qui produisent un effet d’entonnoir peu agréable. Le souverain hésite, recule devant l’étendue des dépenses. Finalement, on se contente de remettre en état et de remeubler Trianon. Napoléon peut y déjeuner pour la première fois le 1er septembre 1808. Ce devait être comme un observatoire pour le «rétablissement» de Versailles. À Sainte-Hélène, il revient sur le château de Louis XIV : «Je condamnais Versailles dans sa création, dit-il à Las Cases, mais dans mes idées gigantesques sur Paris, je rêvais d’en tirer parti et de n’en faire, avec le temps, qu’une espèce de faubourg, un site voisin, un point de vue, et pour l’approprier davantage à cet objet, j’avais conçu une singulière idée, dont je m’étais même fait présenter le programme.» Il s’agissait de panoramas en maçonnerie des capitales conquises, qui auraient été «posés à la porte de la capitale de l’Europe, laquelle ne pouvait manquer d’être visitée du reste de l’univers».

 

Tenture en damas bleu pour le premier salon de l'Empereur au palais de Meudon (détail), par Grand Frères d'après Alexandre Brongniart, 180
Tenture en damas bleu pour le premier salon de l'Empereur au palais de Meudon (détail), par Grand Frères d'après Alexandre Brongniart, 1809, Mobilier national.


Le palais du Roi de Rome
Témoin de plusieurs «journées» de la Révolution, Napoléon s’est toujours méfié de Paris et de sa population rebelle. Dans ses accès de mauvaise humeur, il caresse l’idée de transférer la capitale à Lyon, l’ancienne métropole des Gaules. Il semble que ce soit pour y faire obstacle que les architectes Percier et Fontaine lui proposent comme alternative la construction, à proximité de la ville, d’«une habitation digne de lui et de son règne». Situé au sommet de la colline de Chaillot, le nouveau palais serait au cœur d’une reconfiguration complète de l’ouest parisien. Le bois de Boulogne formerait son grand parc. En 1811, le projet prend de la consistance et reçoit le nom de «palais du Roi de Rome» avant même la naissance de ce dernier. L’année suivante, les travaux de terrassement commencent, et le chantier se dilate jusqu’à embrasser l’éclosion d’une sorte de ville administrative établie autour du Champ-de-Mars. L’écroulement du régime impérial emporte ce projet d’un palais qui, d’après Percier et Fontaine, «aurait été l’ouvrage le plus vaste et le plus extraordinaire de notre siècle». Héritiers de la Révolution, Napoléon, ses architectes et ses décorateurs sont aussi orphelins de l’Ancien Régime. En esthétique comme en politique, ils regardent vers l’Antiquité gréco-romaine, vers un Moyen Âge fantasmé, mais aussi et peut-être davantage vers un passé encore très proche, celui des rois Bourbons. Si l’Empire avait duré, Napoléon se serait très probablement réinstallé dans un Versailles recomposé, tout en faisant construire l’immense bâtisse prévue sur la colline de Chaillot. Le régime aurait ainsi vu traduire dans la pierre sa double généalogie symbolique : monarchie française d’un côté, empire néo-romain ou néo-carolingien de l’autre. L’entreprise d’incorporation ne réussit qu’à demi. Le succès ambigu de l’empereur des Français a été de voir, en 1814 et 1815, le roi de France s’installer ou se réinstaller dans «ses» palais et «ses» meubles, sans autre solution de continuité que la suppression de quelques emblèmes. «Mon frère, nous avons eu un bon concierge», aurait dit Louis XVIII au comte d’Artois après avoir visité Fontainebleau. Napoléon architecte était bien intégré à la longue durée de l’histoire de France, mais pas de la manière dont il l’aurait voulu.

à savoir
Directeur des collections du Mobilier national, Thierry Sarmant prépare l’exposition «Palais disparus de Napoléon» dans la galerie des Gobelins, à Paris  (XIIIe), commissariat : Muriel Barbier, Élisabeth Caude, Arnaud Denis, Emmanuelle Federspiel et Jean-Jacques Gautier
du 15 septembre 2021 au 15 janvier 2022.
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