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L’érotisme en vedette

Le 08 novembre 2018, par Annick Colonna-Césari

Il flotte un vent de sensualité sous la nef du Grand Palais et aux enchères. Grand classique, la photo de nu évolue, mais son succès ne se dément pas.

L’érotisme en vedette
Edouard Taufenbach (né en 1988), Amanda on my Fortunity, série «Spéculaire», 2018, édition de 5, collage, 21 tirages argentiques sur papier, 35 x 50 cm . Exposé au salon Paris Photo par la galerie Binôme, Paris.
© Courtesy galerie Binome


À l’occasion de sa 22e édition, Paris Photo a inauguré entre les murs du Grand Palais, à Paris, un nouveau secteur, «Curiosa», consacré cette année aux images érotiques. Avec en tête d’affiche, quelques icones du genre, Robert Mapplethorpe, Nôbuyoshi Araki ou Daido Moriyama… Simultanément, Christie’s et Sotheby’s proposaient des épreuves de grandes figures telles que Pierre Molinier, Peter Lindbergh ou Helmut Newton. En règle générale, les nus offerts à la vente sont nombreux, en galeries ou aux enchères. Et «ils sont de plus en plus recherchés», estime Viviane Esders, expert d’une vacation qui sera organisée le 23 novembre,  sous le marteau de Yann Le Mouel, à Drouot. «Le collectionnisme de l’érotisme photographique a toujours existé», remarque l’historien Michel Poivert. Il remonte en effet à l’invention du médium. Dès les années 1850, des daguerréotypes anonymes, souvent pornographiques, étaient diffusés sous le manteau. De même, circulaient des études de nu que réalisaient les photographes conformément aux canons académiques, à destination des peintres et des sculpteurs. «Plutôt que de payer des modèles, ces artistes s’en inspiraient», rappelle Philippe Jacquier, responsable de la galerie Lumière des roses. Le XXe siècle s’est affranchi des contraintes de la censure  dans certaines limites. «À partir des années 1920, poursuit Michel Poivert, les avant-gardes traitent de la beauté du corps avec plus de liberté.» Un corps dont les surréalistes, de Man Ray à André Kertész, s’empareront à leur tour, dans un jeu de cadrages et de photomontages, laissant libre cours à leurs fantasmes.

Les plastiques féminines, les plus recherchées
Les professionnels se sont ensuite, pour la plupart, livrés à l’exercice, même si ce n’était pas leur spécialité. Ainsi de Doisneau ou de Cartier-Bresson. La libération sexuelle de la décennie 1970 a vulgarisé le genre. Avec toute l’ambiguïté qui s’y attache. «Érotisme et nudité ne sont pas obligatoirement liés», note le galeriste et expert Christoph Lunn. De pivoines ou d’orchidées saisies par l’objectif d’un Araki ou d’un Mapplethorpe émanent davantage de sensualité que de certains corps exhibés. Témoin de l’évolution des mœurs, le nu masculin, saupoudré d’homosexualité, a en tout cas trouvé sa place sur le marché, bien que «les plastiques féminines restent les plus convoitées», note l’expert François Meynier. Ce que confirme le succès d’Helmut Newton, l’un des initiateurs du «porno chic». Ses amazones de papier glacé, dénoncées par les féministes, continuent de séduire. Dans le top ten des records de photos du genre, figurent, selon Artprice, quatre de ses clichés monumentaux, dont Panoramic Nude with Gun, qui, en mai 2018, s’est envolé pour 883 000 € sous le marteau de Phillips, à Londres.

"Aux images descriptives, adoptant la position de voyeurs, ont succédé celles dans lesquelles le corps est utilisé en dehors de sa dimension érotique"

La représentation du corps a évolué
«Aux yeux des jeunes générations, le nu s’est banalisé, constate Viviane Esders. De nos jours, il est partout présent, sur les images de publicité ou de mode et dans la rue.» Sans parler du Net laissant un quasi libre accès à la pornographie. Alors, plus grand-chose ne choque. Pas même les scènes de bondage du sulfureux Araki. Pour autant, «parallèlement aux changements de la société, le genre s’est transformé», analyse Christoph Wiesner, directeur artistique de Paris Photo. «Aux images descriptives, adoptant la position de voyeurs, ont succédé celles dans lesquelles le corps est utilisé en dehors de sa dimension érotique», explique-t-il. De fait, beaucoup d’artistes considèrent la nudité comme un vecteur de réflexion. Ainsi que le montrait Curiosa, d’autres questionnent le genre, à commencer par Mapplethorpe, dont les nus sculpturaux esthétisent le désir homosexuel, jusqu’à la transgression. D’autres encore déconstruisent le regard, en surjouant l’érotisation des stéréotypes féminins, ou en dévoilant une masculinité fragilisée, comme le fait par exemple Antoine d’Agata dans ses autoportraits.

Des collectionneurs aux goûts hétéroclites
Les amateurs d’érotisme n’ont donc que l’embarras du choix, même s’il leur est parfois difficile d’accrocher des nus dans leur salon. «Certains se focalisent sur le corps sans privilégier le médium photographique», décrit Christoph Wiesner. Tel est le cas du réalisateur et producteur suisse Thomas Koerfer. En trente années de collection, il s’est également passionné pour la peinture et la sculpture. En novembre 2017, il mettait aux enchères soixante-dix de ses clichés (Christie’s, Paris), de Man Ray et Robert Frank à Cindy Sherman ou Nan Goldin. «Mon goût épouse l’évolution et le cheminement de la représentation du corps dans le temps», avait-il expliqué pour résumer sa philosophie. Images vernaculaires, axées sur le XIXe siècle ou sur le nu féminin, l’homo-érotisme ou l’univers SM… d’autres cultivent des centres d’intérêt spécifiques. À l’instar de Catherine Winckelmuller, agent artistique. Son penchant pour la sculpture africaine, qu’elle collectionne aussi depuis une trentaine d’années, l’a sensibilisée à l’esthétique des corps, puis orientée vers la photographie. Par hasard. En 2010, lors d’une visite à Paris Photo, sur le stand de la galerie Lumière des roses, elle achetait pour quelques milliers d’euros une petite baigneuse datant du début du XXe siècle. Depuis, elle creuse le sillon, recherchant des nus féminins des décennies 1920-1930. «On remarque dans ces années-là un regard particulier, alliant naturel et sensualité, que
je ne retrouve dans aucune autre période», commente-t-elle. Et pour en profiter, elle les a disposés dans son bureau parisien, là où elle passe le plus clair de son temps…

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