Gazette Drouot logo print

L’éclectisme cohérent d’un homme de l’art

Publié le , par Philippe Dufour

La dispersion de cette collection révèle le parcours sans faute d’un amoureux de la création du XXe siècle. Tableaux, meubles ou orfèvrerie témoignent d’une quête de l’objet qui fait sens.

L’éclectisme cohérent d’un homme de l’art
Vue de l’appartement du collectionneur. Au mur, Composition abstraite 85, de Miodrag Djuric, dit Dado.

Pendant longtemps, Paris, Londres et Bruxelles se sont partagé les faveurs d’un collectionneur sans frontières. Dans ces trois capitales, l’esthète, aujourd’hui disparu, possédait une demeure, accordant à chacune le même soin dans son aménagement. Toiles, sculptures et mobilier d’exception devaient ainsi dialoguer en un subtil contrepoint. Surtout, s’y s’affichait la passion de cet homme pressé pour l’art moderne, une flamme sans cesse ravivée par ses amis galeristes et artistes. Beaucoup d’entre eux se souviennent encore des longues discussions autour de chaque œuvre, dont l’achat mûrement réfléchi n’a toujours répondu qu’à un désir véritable. Aujourd’hui, c’est le contenu entier de son appartement de la rive gauche qui est dispersé à Drouot par la maison de ventes Ferri. Le lieu, discret, a pourtant abrité les compositions d’artistes parmi les plus emblématiques du XXe siècle, à commencer par la grande toile de Jean Degottex (1918-1988), intitulée Ouest, qui fait la une de cette Gazette (voir l'article Méditation et écriture automatique).
 

Henri Michaux (1899-1984), Sans titre (Grande tête rouge), 1947, gouache et aquarelle sur papier, 40 x 55 cm. Estimation : 12 000/15 000 €
Henri Michaux (1899-1984), Sans titre (Grande tête rouge), 1947, gouache et aquarelle sur papier, 40 x 55 cm.
Estimation : 12 000/15 000 €

Une passion ancrée dans son temps
Chantre de l’abstraction lyrique, Degottex avait la préférence de notre collectionneur, qui possédait également deux de ses caractéristiques sculptures en bois, de blanc vêtues, Colonne Bois-Huppés (6 000/8 000 €) et Bois - Fendu - Coin (V) (4 000/6 000 €) de 1987. Autre chantre de l’immatériel, le protéiforme Miodrag Djuric Dado (1933-2010) est ici représenté par une Composition abstraite 86 de 1960, estimée 15 000/20 000 €, dont les formes, semblant issues des nuages ou de petits cailloux, sont semées comme autant d’énigmes. La gouache d’Henri Michaux, Sans titre (Grande tête rouge), s’inscrit aussi dans cette recherche, ou encore la Composition abstraite, fond vert de Joseph Sima (1891-1971), une petite toile de 1964, qui pourrait atteindre sans mal les 10 000 €. Du côté des sculptures se détache une belle tête de bronze à patine brune nommée La Toulousaine, portrait de Marguerite, par André Arbus aux environs de 1956 (4 000/5 000 €). Nettement plus hiératiques, les personnages d’Axel Cassel (1955-2015) dominent en nombre, le catalogue en comptant quatre, dont une Figure debout, 14 segments en terre cuite de 2000, attendue autour de 3 500 €. La présence de ce plasticien d’une génération plus récente rappelle aussi que notre esthète a éprouvé une intense fascination pour l’art vivant. Déjà, à Londres, il rendait visite en voisin à David Hockney, qui habitait une maison au fond de son jardin ; plus récemment, cet homme discret a aimé fréquenter les ateliers, hauts lieux de la gestation des œuvres, et échanger avec les jeunes créateurs. Un mécénat actif, en quelque sorte, qu’il exerçait aussi de manière très officielle au sein d’institutions prestigieuses, comme le musée national d’Art moderne du Centre Pompidou.

Détail de la sculpture-banquette de Claude Lalanne (née en 1924), à corps quadrangulaire en cuivre galvanisé et bronze patiné à décor de f
Détail de la sculpture-banquette de Claude Lalanne (née en 1924), à corps quadrangulaire en cuivre galvanisé et bronze patiné à décor de feuilles et de tiges, signée des initiales de l’artiste, datée (19)89 et numérotée 1/1, 38 x 102 x 40,5 cm.
Estimation : 100 000/120 000 €

Le lieu de tous les dialogues
Cette démarche exigeante ne s’est pas limitée aux cimaises, car cet amateur d’art a mis le même soin à composer des écrins dignes de ses trésors. Surprenant trait d’union entre arts majeurs et ceux dits «décoratifs», une tapisserie représentant la Jeune Fille à la mandoline de Pablo Picasso témoigne de la collaboration de l’artiste avec l’atelier de Jacqueline de La Baume-Dürrbach à Aubusson (30 000/50 000 €). Mais s’il fallait ne retenir qu’une tonalité pour le mobilier, c’est l’élégance sobre des années 1940 et 1950 qui s’impose. Suggérées tout particulièrement par Yves Gastou, dont la galerie a contribué à la redécouverte des styles de l’après-guerre, les réalisations des grands décorateurs et ébénistes André Arbus et Marc du Plantier étaient tout indiquées. De ce dernier, un bureau plat en acajou exécuté vers 1939 illustre la veine qualifiée, non sans humour, de «néo-Charles IV Ritz», en référence au mobilier espagnol autour de 1800 (18 000/20 000 €). On notera aussi la simplissime table de salle à manger de Jacques Quinet en chêne teinté vernissé, des alentours de 1950 (10 000/12 000 €), sur laquelle quelques-unes des quarante pièces d’argenterie dues à Jean Després prenaient place à chaque dîner. Comptez 12 000/15 000 € pour un service de soixante couverts de l’orfèvre art déco. Un ensemble mobilier rendant hommage aux créateurs du siècle dernier ne saurait être complet sans la présence d’une pièce unique de Claude Lalanne. Réalisée dans le cadre d’une commande passée à l’artiste en 1989, une sculpture-banquette à décor de feuilles, en cuivre galvanisé et bronze patiné, apportait sa note poétique à cet univers très épuré. Rupture de lieu et d’époque… Il y a cinq ans, s’éloignant de Paris, notre collectionneur jetait son dévolu, pour sa maison du Lubéron, sur les années 1970. Ces objets – telles une paire de consoles en marbre d’Angelo Mangiarotti, baptisée Eros (15 000/18 000 €), et une table basse en aluminium et métal noirci d’Ado Chale, autour de 17 000 € – compléteront la vente de leur présence ludique.

 

3 QUESTIONS
À DANIEL MARCHESSEAU

Conservateur honoraire du patrimoine, auteur d’une monographie consacrées aux Lalanne (éd. Flammarion, 1999).

Sièges formés de feuilles tropicales, chou à pattes de poule... comment Claude Lalanne élabore-t-elle ses œuvres ?
Au cœur de son travail, il y a ces moulages d’éléments végétaux obtenus par galvanoplastie. Cette invention du XIXe siècle n’est pour elle qu’un moyen de parvenir à ce rêve éveillé autour d’une plante. Agrandis et assemblés au gré de sa fantaisie, ces éléments d’un vocabulaire formel convoquent un univers onirique, qui prend ici la forme d’une banquette mais peut adopter toutes les apparences, y compris celui d’un Homme à la tête de chou.

La sculpture-banquette proposée dans notre vente est le fruit d’une commande. A-t-elle beaucoup produit pour des collectionneurs ?
Claude Lalanne a surtout travaillé pour un cercle d’amis, les plus célèbres étant bien sûr Pierre Bergé et Yves Saint Laurent, mais il y en eut beaucoup d’autres. Dans cette relation particulière, la part affective est tout à fait essentielle, car, au départ, Claude Lalanne a créé des œuvres destinées à quelques proches.

Le travail de cette artiste connaît une reconnaissance grandissante. Comment l’expliquer ?
Les femmes sculpteurs mettent, hélas, plus de temps à être reconnues ; à cela s’ajoute le fait qu’il s’agit dans son cas de pièces uniques, qui sont restées longtemps chez les collectionneurs. Il faut préciser que la vente de la collection Pierre Bergé et Yves Saint Laurent, en 2009, et l’exposition des Arts décoratifs l’année suivante, brillamment mise en scène par Peter Marino, ont fait beaucoup pour cette reconnaissance.
Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne