L’art autodidacte à la loupe

On 28 November 2019, by La Gazette Drouot

Alors que la septième édition de l’Outsider Art Fair avait lieu à Paris, la foire organisait en partenariat avec l’Hôtel Drouot, le 20 octobre dernier, une table ronde posant la question de l’entrée de l’art autodidacte sur le marché.

Fleury Joseph Crépin (1875-1948), Temple n° 37, 1939, huile sur toile signée, datée et numérotée «37 6-7-1948», 56 66 cm. Adjugée 12 160 € à Drouot, le 19 avril 2019, par l’OVV Ader.

La situation paradoxale de cette expression artistique, par principe aux marges du monde établi, justifie l’usage de la langue de Shakespeare, le terme d’«art outsider» s’imposant avec plus d’acuité. En dehors ou pas, les artistes le pratiquant sont pourtant de plus en plus appréciés par le marché de l’art traditionnel. Trois intervenants se penchaient à Drouot sur cette question : le cinéaste Bruno Decharme, dont la collection «abcd» compte plus de cinq mille œuvres d’art autodidacte, le galeriste strasbourgeois Jean-Pierre Ritsch-Fisch, qui fut l’un des premiers spécialistes de ce marché de niche, et Xavier Dominique, commissaire-priseur et expert en art du XXe siècle, associé chez Ader.
Une popularité croissante
Pour certains spécialistes, le tournant décisif fut marqué par la 55e Biennale de Venise, en 2013, où le très réputé commissaire d’exposition Massimiliano Gioni avait présenté plusieurs artistes inconnus dans son exposition «Le palais encyclopédique» (dont le titre était également emprunté à une œuvre d’art autodidacte). Des musées ont suivi, avec notamment l’exposition itinérante «Artistes aux marges et art d’avant-garde américain», dont la première étape était la National Gallery à Washington. La popularité croissante de l’art outsider a incontestablement un effet sur les prix, comme le notait avec un certain regret Bruno Decharme. L’année dernière, une œuvre du Suisse Adolf Wölfli (1864-1930), issue de la collection de feu le comédien Robin Williams, s’est vendue aux enchères à New York pour 795 000 $, très au-dessus de son estimation oscillant entre 150 000 et 200 000 €. Au début de cette année, un grand collage emblématique du monde fantastique de l’Américain Henry Darger (1892-1973) a été cédé pour 684 500 $ (est. 250 000/500 000 $). Ces montants sont toutefois encore exceptionnels sur le marché de l’art outsider, et concernent des œuvres réalisées par les stars reconnues du secteur. Ils s’alignent sur les tendances haussières du marché de l’art international. Dans l’ensemble, comme l’a souligné Jean-Pierre Ritsch-Fisch au cours de la table ronde, les prix restent assez abordables pour attirer de nouveaux entrants, aussi bien pour le XXe siècle que pour les créateurs contemporains. La veille de la table ronde, la maison Ader a réalisé 231 450 € de produit vendu avec sa vente «Art et Utopie», organisée à Drouot en parallèle de l’Outsider Art Fair à Paris. Les estimations démarraient à 120 €, pour une petite œuvre au crayon du peintre français Germain Van der Steen (1897-1985). Le Calvaire (1947), du reconnu Fleury Joseph Crépin (1875-1948), a atteint le prix encore raisonnable de 19 200 € (est. 000/4 000 €). Crépin n’avait reçu aucune formation artistique, l’une des caractéristiques des praticiens de l’art outsider. Il était ferrailleur, très porté sur la spiritualité, et croyait que des anges gardiens lui souffraient ses créations dans ses rêves. Il fut à son tour une source d’inspiration pour les artistes surréalistes, notamment André Breton, et fit partie des figures de l’art brut dont Jean Dubuffet, leur champion, se réclama à partir des années 1940.
L’œil et l’instinct
Au cours de la discussion, Ritsch Fisch a reconnu que l’art autodidacte suscitait un intérêt grandissant, mais aussi que cette tendance existait depuis suffisamment longtemps pour ne pas être considérée comme une nouveauté. Des artistes établis s’y sont très tôt intéressés, comme Pablo Picasso, Paul Klee ou Max Ernst. Aujourd’hui, l’Outsider Art Fair de New York, créée en 1993, est l’une des manifestations commerciales les plus anciennes consacrées à l’expression, et assurément des mieux établies du circuit. Elle a présenté au sein de la dernière édition de la Frieze Art Fair, à New York, une exposition montrant plus de quarante artistes modernes et contemporains autodidactes, avec pour commissaire un admirateur du genre, l’artiste vénézuélien Javier Téllez. Le fait que les prix de l’art outsider soient aujourd’hui plus médiatisés présente des avantages : pour Xavier Dominique, ils servent de base d’évaluation dans un domaine où les références sont rares. Mais, comme en ont convenu les trois intervenants, le marché demeure restreint, et même si des cotes sont en hausse, cela ne change pas la nature encore marginale de l’art outsider, en accord avec ses principes. Bruno Decharme note, au passage, que les questions éthiques pourraient être plus préoccupantes, comme celle du traitement de créateurs souffrant de troubles mentaux, notamment ceux internés en psychiatrie, mais aussi les difficultés inhérentes aux droits des héritiers des artistes. Il ajoute cependant qu’il n’a pas eu connaissance de l’existence de cas de cet ordre. Les trois experts affirment à l’unisson que les acheteurs doivent avant tout faire confiance à leur œil et à leur instinct pour débuter ou enrichir leur collection d’art. Bruno Decharme préfère les œuvres de créateurs anonymes, même s’il admet qu’une histoire a toujours son charme, et aime particulièrement l’acte de découverte. «Je ne crois ni aux modes ni aux tendances», précise-t-il. Certains galeristes, notamment Ritsch-Fitsch, Christian Berst et la galerie du Moineau écarlate à Paris, ont été évoqués comme de bons relais pour faire des découvertes, de même que les salles de ventes. Les institutions les plus sérieuses comprennent évidemment la Collection de l’art brut de Jean Dubuffet à Lausanne, mais aussi celle de Hans Prinzhorn, aujourd’hui exposée de façon permanente à l’Hôpital universitaire de Heidelberg. Prinzhorn était psychiatre et historien de l’art, assistant à l’hôpital psychiatrique de Heidelberg dans l’entre-deux-guerres. Ritsch-Fitch a loué sa collection d’art brut, qu’il considère comme «la plus belle au monde». En conclusion, pour tous les intervenants et par la voix de Xavier Dominique, une collection d’art outsider est avant tout une affaire de «véritable passion».

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