L’âge d’or de la peinture grecque

Le 24 juin 2016, par Philippe Dufour

Éros et l’éphèbe. Une amphore signée par l’un des meilleurs peintres de la Grèce antique réapparaît ce 2 juillet à Boulogne. Décryptage d’un décor élégant, caractéristique des débuts du style aux «figures rouges».

Grèce, Attique, vers 480-470 av. J.-C. Amphore à figures rouges attribuée au Peintre de Dutuit, terre cuite vernissée noir, rehauts de peinture rouge et vernis dilué, h.31 cm.
Estimation : 40 000/60 000 €

Sur l’une des faces de l’amphore, un Éros toutes ailes déployées prend son envol au-dessus d’un brûle-parfum, brandissant de chaque main une tige de lotus. Sur l’autre, drapé dans son grand manteau  l’himation , se dresse un éphèbe maîtrisant de sa poigne un petit lièvre tenu par les oreilles. Les deux figures se détachent, hiératiques, sur le fond noir d’un vernis métallique particulièrement brillant… Pas de doute : nous avons devant les yeux un parfait exemple de la céramique attique à l’un des sommets de son art. En ce tout début du Ve siècle avant notre ère, les potiers et les céramistes d’Athènes ont abandonné les «figures noires» de la période archaïque, pour les remplacer, un peu façon miroir, par des silhouettes rouges qui conservent la couleur naturelle de l’argile. Débute alors un âge d’or durant lequel le dessin, sans cesse affiné par le pinceau des peintres, atteindra l’épure parfaite.
Mystérieux «peintre de Dutuit»
Si quelques signatures de ces artistes nous sont parvenues, la plupart des œuvres demeurent, hélas, orphelines. Néammoins, la terminologie inventée par l’archéologue John Beazley, consistant à les désigner en fonction d’une de leurs caractéristiques  par exemple le lieu de conservation des pièces, comme pour le prolifique peintre de «Berlin» , a permis d’attribuer des séries de vases. Ainsi, le Peintre de Dutuit est-il sans hésitation l’auteur de cette amphore. Il doit son nom à une œnochoé aujourd’hui conservée au musée du Petit-Palais, à Paris, qui faisait partie du legs du grand collectionneur Auguste Dutuit (1812-1902).
Amours antiques
Notre artiste grec conserve quelques archaïsmes hérités du style précédent, comme l’œil peint de face sur un visage de profil. Sa marque innovante ? Il sait concilier avec une rare élégance son décor à la forme du support, en l’occurrence un sujet unique. En témoignent ces deux personnages s’étirant sur toute la hauteur du vase et posés sur une simple frise de grecques : leur corps épouse à merveille les formes rebondies de cette amphore dite «de Nola», du nom de la ville de Campanie où on l’aurait découverte, avec nombre de ses semblables. Mais que peuvent bien symboliser nos protagonistes ? Voici d’abord Éros, le génie de l’amour, représenté ici sous les traits d’un jeune homme à la musculature fortement dessinée, et couronné de myrte. Sa présence donne déjà une indication : sous ses auspices se nouent toutes les intrigues sentimentales. La clé de l’énigme est donnée sur l’autre face : l’éphèbe vient de recevoir l’herbivore de la part d’un personnage hors champ, qui n’est autre que son éducateur et certainement amant. On sait que dans la Grèce antique, la formation des garçons ne passait pas par un père plutôt absent, mais consistait à placer l’adolescent («éromène») sous la protection d’un homme plus âgé que lui («éraste»). Celui-ci se devait d’offrir des cadeaux à son protégé, et en particulier un lièvre vivant... Cette amphore, mise en vente pour la dernière fois le 3 mai 1870 à Drouot, au cœur de l’ancienne collection du critique d’art Eugène Piot (1812-1890), pourrait bien dépasser son estimation : on ne recense en effet qu’une petite trentaine de vases attribués au Peintre de Dutuit.

Saint-Martin-Boulogne,
Samedi 2 juillet 2016. Hôtel des ventes Boulogne OVV. M. Kunicki.
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