Knoll éditeur d’avant-gardes

Le 05 juillet 2018, par Oscar Duboÿ

Synonyme de style international, ce nom fut avant tout celui d’un couple visionnaire. Quatre-vingts ans plus tard, la marque continue de collaborer avec les plus audacieuses signatures du design et de l’architecture, entre passé, présent et futur.

Hans et Florence Knoll.
 
Courtesy of Knoll

This is Knoll », affichaient fièrement les néons rouges à l’entrée du stand de l’éditeur au Salon du meuble de Milan en 2016. L’occasion de rappeler l’histoire de la belle endormie qui avait dernièrement disparu derrière ses meubles, tellement célèbres qu’on ne les connaissait pas vraiment. « Il fallait se réapproprier la marque et faire comprendre au public qui était Knoll, explique le président de la branche européenne depuis 2012, Demetrio Apolloni. C’est pour cela qu’il m’a semblé important de revenir au Salon, notamment pour montrer qu’une Saarinen, une Bertoia ou une Platner, c’est aussi Knoll ». Peut-être un jour y ajoutera-t-on la Gehry, la Newson ou la Koolhaas… Certes, pour l’instant, ces collaborations sont trop récentes pour rivaliser avec les icônes des grands maîtres, mais elles s’inscrivent dans une longue tradition de signatures d’exception qui ont jalonné l’histoire de la marque, et avant tout de son couple fondateur, Hans et Florence Knoll, né sous l’étoile du modernisme en 1941, à New York.
Les racines modernistes
Officiellement, les annales de l’éditeur indiquent 1938, année où Hans Knoll (1914-1955) se lance en solo, tout juste après avoir débarqué aux États-Unis pour commercialiser «Prodomo», la ligne de mobilier produite par son père, Walter (1878-1971), en Allemagne. On aurait pu aussi bien remonter quelques années plus tôt, quand ce dernier se rapprochait du Deutscher Werkbund, travaillant notamment avec Mies van der Rohe et Walter Gropius, avant que ceux-là ne quittent l’Europe sous la montée du nazisme. L’un à Harvard, l’autre à l’Illinois Institute of Technology, les deux architectes seront vite accueillis par les universités outre-Atlantique pour y partager les enseignements du Bauhaus avec des étudiants américains, parmi lesquels se trouve Florence Schust (née en 1917). Cette jeune fille du Michigan est une bonne élève qui connaît déjà bien ses classiques, d’Alvar Aalto au Corbusier, pour avoir été sensibilisée aux avant-gardes européennes dès sa première année à la Cranbrook Academy of Art, sous l’égide d’Eliel Saarinen. Le directeur des lieux est devenu aussitôt une sorte de père protecteur pour Florence, non seulement parce qu’elle est orpheline, mais aussi et surtout parce qu’il a décelé en elle un vrai talent pour la décoration. Venant de celui qui a construit le musée national et la gare centrale d’Helsinki, c’est un adoubement.

 

Affiche publicitaire pour la collection « Bertoia », signée Herbert Matter (1907-1984) pour Knoll.  
Affiche publicitaire pour la collection « Bertoia », signée Herbert Matter (1907-1984) pour Knoll.
 courtesy of knoll


Une vision globale
Hasard ou coïncidence, ce chassé-croisé en dit long sur les racines esthétiques qui influencent les deux fondateurs en 1946, au moment de se marier et de rebaptiser la maison Hans Knoll Furniture en « Knoll Associates ». Une nouvelle vitrine américaine qui entend concrétiser les recettes modernistes, à base de fonctionnalisme et d’industrialisation, mises en scène avec goût grâce au sens de l’aménagement intérieur de Florence, désormais en charge du département Knoll Planning Unit. Là aussi, l’innovation est de taille, à une époque où la concurrence se borne à livrer des meubles prêts à être alignés en rangs d’oignons dans les bureaux des entreprises. Mais qu’en est-il de l’optimisation de l’espace, des revêtements, des matériaux ? Comment harmoniser cet ensemble ? Chez Knoll, on pense à tout, et les clients raffolent de ce nouveau concept, une sorte de service sur mesure. Des Rockefeller aux agences gouvernementales, en passant par General Motors, la Connecticut General Life Insurance Company, la Réserve fédérale ou CBS, le carnet de commandes grossit au fur et à mesure que le catalogue s’étoffe. En effet, Florence Knoll a repris en main toute la collection pour créer une gamme de compléments plus discrets à même d’accompagner ses modèles phares, ce qui fait dire encore aujourd’hui à Demetrio Apolloni : « Si Hans, en tant que fondateur, avait une vision entrepreneuriale, c’est Florence qui a su imaginer les choses dans leur globalité et assurer la stratégie. » Ainsi, la touche Knoll se reconnaît dès son logo, dessiné par Herbert Matter pour s’afficher sur tous les supports, des publicités jusqu’à la liasse d’échantillons, qui révèle aux clients des motifs inhabituels : des dessins aux couleurs franches, réalisés expressément en interne par une équipe dédiée, quand ce n’est pas un imprimé de Josef Frank ou d’Astrid Sampe importé d’Europe. Une certaine idée de la direction artistique avant l’heure.
Des têtes d’affiche
Pour communiquer une image de marque avant-gardiste, il faut savoir choisir ses figures de proue, que les Knoll iront chercher dans les villes où la nouvelle création bouillonne. À Bloomfield Hills, la Cranbrook Academy continue de servir de vivier à Florence, qui fait appel à son complice de longue date Eero Saarinen fils de pour dessiner coup sur coup la chaise longue Grasshopper et la Womb Chair, avant que la collection «Tulip» n’impose sa coque organique en plastique et fibre de verre en 1958. Du Michigan à la Pennsylvanie, on se rend ensuite à New Hope, où George Nakashima travaille le bois dans son atelier et fabrique la chaise culte N19, puis à New York, pour éditer un projet de lampe avec Isamu Noguchi. Entre-temps, les allers-retours à Paris voient naître un projet avec Pierre Jeanneret, tandis qu’une halte à Milan permet d’obtenir les droits de commercialisation des meubles en acier de Franco Albini. Autant d’icônes qui garantissent plus d’impact en termes d’image que de revenus, rééquilibrés par les ventes solides du secteur «bureaux». Studio ou Office, aujourd’hui, la formule n’a pas changé, comme le confirme Demetrio Apolloni : « Ma méthode est de balancer le résultat commercial avec le résultat culturel, car il y a deux façons de gérer une société. En termes de marketing, on va plutôt enlever des produits au catalogue s’ils ne se vendent pas, tandis que l’approche de l’entrepreneur et différente : il va garder un produit non pas en fonction des ventes, mais pour sa valeur ajoutée, raison pour laquelle j’ai voulu récupérer les pièces de Gehry ou encore le canapé Bastiano de Tobia Scarpa, qui font partie des racines de Knoll. »

 

« This is Knoll by OMA », pavillon conçu par Rem Koolhaas (né en 1944) et son agence OMA pour le Salon du meuble de Milan de 2016. Au centre, le meubl
« This is Knoll by OMA », pavillon conçu par Rem Koolhaas (né en 1944) et son agence OMA pour le Salon du meuble de Milan de 2016. Au centre, le meuble Counter, issu de la collection « Tools for Life » de l’architecte pour Knoll. © Agostino Osio


Une méthode en héritage
Car l’actuel président de Knoll Europe connaît bien l’histoire de la maison et s’est souvenu dès son arrivée du rachat de Gavina en 1968, alors que Florence Knoll a quitté ses fonctions et que son mari Hans a disparu prématurément. Si le couple n’est plus aux manettes, le nouveau responsable du marketing, Robert Cadwallader, marche sur leurs traces en prenant progressivement des parts dans cette société italienne, fondée par Dino Gavina (1922-2007), éditeur visionnaire ayant collaboré aussi bien avec des artistes que des designers. À la clé, son catalogue permet à Knoll d’intégrer des noms tels que Roberto Sebastian Matta, Kazuhide Takahama, Tobia Scarpa et… Marcel Breuer, dont la Wassily Chair avait été mise en production pour la première fois par Gavina, dans son usine de Foligno construite par les Castiglioni. Cinquante ans plus tard, on y fabrique encore l’essentiel des commandes européennes, et notamment les systèmes en bois, mais on y retrouve aussi les plans en marbre des tables Tulip ou les cuirs cousus à la main pour les coussins de la Barcelona, quelques pièces étant réservées à l’autre site de Graffignana, près de Milan. Hélas, manquent à l’appel la collection tout en quadrillés de Richard Meier ou encore les extravagances postmodernistes de Robert Venturi. Peut-être reviendront-elles un jour dans le catalogue, mais pour l’heure, Apolloni parle au présent : « La collaboration récente avec Koolhaas, comme celles avec Gehry ou Adjaye, s’inscrit dans cette longue tradition de se confronter avec des architectes qui posent de vraies questions et élèvent le niveau de réflexion pour nous projeter dans de nouvelles dimensions. On raconte l’histoire d’une vision. »

 

Knoll
en 5 dates
1938 Naissance de Hans Knoll Furniture au 444, Madison Avenue, à New York
1946 La société est rebaptisée « Knoll Associates » avec l’arrivée de Florence Knoll
1959 Florence Knoll vend la société à l’Art Metal Construction Company
1965 Robert Cadwallader est nommé à la tête du marketing et Florence Knoll quitte définitivement ses fonctions
2013 Knoll International revient au Salon du meuble de Milan
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