facebook
Gazette Drouot logo print

Joséphine Baker, reine du music-hall des années folles

Le 04 novembre 2021, par Claire Papon

Yeux pétillants de malice, éternel sourire aux lèvres, Joséphine Baker a révolutionné le monde de la danse. À l’heure où elle s’apprête à rentrer au Panthéon, un portrait remet dans la lumière cette femme exemplaire.

Joséphine Baker, reine du music-hall des années folles
Jean Isy de Botton (1898-1978), Portrait en pied de Joséphine Baker, 1931, huile sur toile, 215 130 cm.
Estimation : 100 000/150 000 Adjugé : 179 200 €

Il arrive parfois que le modèle soit plus célèbre que le peintre. À n’en pas douter ce tableau en est une illustration. C’est à Jean Isy de Botton que l’on doit ce grand portrait de Joséphine Baker (1906-1975), daté 1931. Dans quelles circonstances a-t-il été réalisé ? Quand et comment se sont-ils rencontrés ? Ni les mémoires de Freda Josephine McDonald recueillies par Marcel Sauvage, ni la biographie de Phyllis Rose, Une Américaine à Paris, ne content ou n’évoquent les liens qui les unissaient. Si l’historique de ce tableau est incomplet, on sait qu’il est acquis le 27 juin 2002 chez Tajan pour 13 750 €, où il est alors proposé roulé. Conservé précieusement, il revient sur le devant de la scène à quelques jours de l’entrée au Panthéon de cette grande dame, le 30 novembre, date anniversaire de son mariage en 1937 avec le footballeur Jean Lion, qui lui permit d’obtenir la nationalité française. Il n’y a décidément pas de hasard… «Pour aller faire le portrait de Joséphine Baker, il fallait avoir ses entrées», explique le commissaire-priseur Xavier Dominique à propos de Jean Isy de Botton. À l’époque, n’entre pas qui veut chez la femme la plus photographiée de son temps, l’artiste la mieux rémunérée du music-hall, la première star noire d’Europe, celle que les plus grands couturiers habillent. C’est cependant dans le plus simple appareil que le peintre choisit de la représenter. Un sourire éclaire son visage, mais Joséphine paraît presque timide, sa silhouette se détachant sur une estrade derrière laquelle des musiciens semblent en transe sur leurs instruments. La forme géométrisée, le volume conique de ses seins évoquent le style art déco. La palette est flamboyante entre carmin, ocre, rose, terre de Sienne, cuivre et pourpre – renvoyant au velours des sièges et rideaux des salles de spectacles – et l’ambiance feutrée mais électrique. Saluant son public, elle s’apprête à regagner sa loge, un bouquet de fleurs dans les bras, comme elle avait coutume d’en recevoir de nombreux après chaque représentation. Un tableau proche du nôtre, sur panneau (142 72 cm), montre «la Perle noire» seule en scène, un bouquet de fleurs blanches à la main, se détachant sur un fond ivoire. Attribué à Jean de Botton, il n’a pas trouvé preneur sous le marteau de la maison Bernaerts à Anvers, le 9 octobre 2018.
Destins croisés
Plus de quarante ans après sa mort, Jean Isy de Botton fait presque figure d’inconnu dans le paysage artistique. Du moins de ce côté-ci de l’Atlantique. Né en Grèce d’une famille française, il se forme à Paris dans l’atelier du sculpteur Antoine Bourdelle et auprès du peintre et caricaturiste Bernard Naudin. Dès 1920, il expose au Salon des indépendants puis à celui des Tuileries de 1929 à 1933, année où il brûle la quasi-totalité de ses œuvres de jeunesse, soit 350 toiles, dans le but, dit-il, de «renouveler sa peinture». Quatre ans plus tard, il est l’unique peintre invité au couronnement du roi George VI et expose à Londres des œuvres qui sont achetées par Jules Romains, Winston Churchill, Ernest Hemingway, Paul Valéry ou Charlie Chaplin. Excusez du peu… Émigrant aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, il poursuit, au cours des décennies suivantes, une brillante carrière qui le conduit à exposer – des natures mortes, des paysages cubisants et des scènes d’inspiration historique – à New York, Boston, Los Angeles, Chicago… et à réaliser les décors de l’Opéra de San Francisco. Il ne cesse pas pour autant de participer à la vie artistique parisienne – il expose notamment en 1956 à la galerie Wildenstein – ni à celle européenne. Comme Joséphine, il prend la nationalité de son pays d’adoption. Alors qu’elle fuit une enfance pauvre et sans affection à Saint-Louis (Missouri), cette dernière se doute-t-elle qu’elle va devenir la coqueluche des Années folles ? Quand elle traverse l’Atlantique en 1925, elle n’est déjà plus une parfaite anonyme : elle a dansé à Broadway, où elle s’est fait remarquer notamment pour ses grimaces et sa façon de faire le pitre. Le musée franco-américain du château de Blérancourt (Aisne) conserve depuis 2018 deux grands fusains de Botton la montrant vêtue de sa ceinture de bananes. Ils évoquent la danseuse menant, en 1925, la Revue nègre, au Théâtre des Champs-Élysées, ou La Folie du jour aux Folies-Bergère, les années suivantes. À la veille du second conflit mondial, elle foule les planches du Casino de Paris, et chante de sa voix jazzy, vêtue d’une robe en lamé.
De la danse à la lutte
En 1939, elle s’engage dans la Résistance, glanant des informations et les transmettant, inscrites à l’encre sympathique sur des partitions. Elle rejoint ensuite la France libre du général de Gaulle en Afrique du Nord. Mariée en 1947 à Jo Bouillon, elle achète le domaine des Milandes dans le Périgord, où celle qui luttera aux côtés de Martin Luther King accueille douze enfants de différentes nationalités : sa «tribu arc-en-ciel», comme elle les appelle. D’une générosité presque sans limites, cette mère courage est loin d’être une gestionnaire. D’année en année, elle s’endette et en 1968, elle est contrainte de revendre la propriété. Évoquez le nom de Joséphine Baker et voici une longue liste d’artistes qui l’ont représentée ou qu’elle a inspirés, de Paul Colin à la jeune génération africaine, en passant par Van Dongen, Chéret, Calder – dont le MoMa à New York et le Centre Pompidou conservent des silhouettes en fil de fer. Le Mucem, à Marseille, les châteaux de Blérancourt et des Milandes possèdent photos, films, programmes de spectacles, dessins, costumes, partitions… L’intérêt pourrait donc être vif pour notre tableau, espérons-le des deux côtés de l’Atlantique. À quand désormais une exposition consacrée à Joséphine ?

vendredi 19 novembre 2021 - 14:00 - Live
Salle 6 - Hôtel Drouot - 75009
Ader
Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne