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Jean Pierre Changeux, quand l’art embrase le cerveau

Le 18 mai 2021, par Véronique Prat

D’où vient le plaisir esthétique devant l’œuvre d’art ? Jean Pierre Changeux, neurobiologiste de réputation internationale et grand collectionneur, nous explique cette fantastique aventure

Jean Pierre Changeux, quand l’art embrase le cerveau
© Laurent Hazgui/Divergence

La liste de ses prix et distinctions ressemble à l’inventaire de Prévert. Admis haut la main à Normale Sup’, major à l’agrégation, entré par la grande porte à l’Institut Pasteur, gratifié d’une chaire au Collège de France, nommé président de la Commission des dations et, quelques années plus tard, président du Comité consultatif national d’éthique… Jean-Pierre Changeux serait intimidant n’était le sourire accueillant et juvénile avec lequel il vous invite à entrer. Son appartement, au cœur de Saint-Germain-des Prés, n’a rien de la tour d’ivoire d’un homme de science : un chaleureux désordre y règne. Un buffet Renaissance envahit l’entrée ; dans le salon, un orgue est calé entre deux fenêtres, les murs sont envahis de tableaux aux scènes religieuses ou mythologiques, Éloge de saints de la Contre-Réforme voisinant avec Théagène et Chariclée. La commode et la cheminée disparaissent sous des sculptures en terre cuite, la bibliothèque abrite l’édition originale de L’Encyclopédie ; empilés sur le sol, des catalogues de ventes. L’intérieur d’un amoureux de l’art : on devine tout de suite que le neurobiologiste qu’est Changeux se double chez lui d’un collectionneur.
 
Giuseppe Cesari, dit le Cavalier d’Arpin (1568-1640), Suzanne et les Vieillards, huile sur toile, 115 x 148 cm ; don Annie et Jean-Pierre
Giuseppe Cesari, dit le Cavalier d’Arpin (1568-1640), Suzanne et les Vieillards, huile sur toile, 115 148 cm ; don Annie et Jean-Pierre Changeux au musée Bossuet de Meaux, 1983.
© Ville de Meaux – musée Bossuet

Ce sentiment de sidération
Auteur de L’Homme neuronal, paru en 1983, ce savant de réputation internationale y proposait un nouveau programme de recherche en neurobiologie, mais aussi une vision matérialiste des rapports entre le cerveau et la pensée. L’ouvrage eut un impact considérable, bien au-delà du monde scientifique. Quarante ans après, il a conservé sa force et son actualité. Plusieurs décennies de réflexion autour de l’étude du cerveau et de l’histoire de l’art, les deux zéniths de la vie de Jean-Pierre Changeux, sont la matière d’un livre publié en 2016, La Beauté dans le cerveau, où l’auteur confie : « Ce goût de la collection d’œuvres d’art a aussi pu se développer pour compenser une activité professionnelle devenue trop abstraite, orientée vers des mécanismes moléculaires de plus en plus détachés du spectacle des formes de la nature. » En levant le voile sur la relation singulière des êtres humains à la beauté, Jean-Pierre Changeux ébauche le programme d’une future « neuroscience de l’art », vaste champ d’étude encore peu exploré. Ainsi, que se passe-t-il dans notre cerveau lorsque nous écoutons une symphonie de Mozart, contemplons une peinture de Watteau ou une sculpture de Rodin ? Comment expliquer les violentes émotions qui nous submergent quand après avoir fantasmé devant des reproductions de tableaux de Léonard de Vinci, nous nous trouvons soudain face à la Sainte Anne ? Évoquant son voyage à Florence, Stendhal raconte avoir été tellement bouleversé en admirant les quatre Sibylles peintes à fresque par Volterrano dans la basilique Santa Croce qu’il se sentit vaciller. « Ce sentiment de sidération que provoque l’œuvre d’art, observe Changeux, a bien entendu ses origines dans notre cerveau. » Preuve que la science n’est pas incompatible avec le monde de l’art, et qu'il sait concilier avec bonheur réflexion scientifique et passion pour l’histoire de l’art. Ce grand biologiste a commencé à s’intéresser à la peinture et au dessin alors qu’il était encore étudiant. À 15 ans, il visite Florence et Venise. Son intérêt est immédiat pour l’élégance du trait de Botticelli et la perfection de la couleur de Titien ; mais au-delà de ce plaisir, Jean-Pierre Changeux réalise que « comprendre un tableau, c’est aussi retrouver, dans sa richesse de signification et dans son harmonie, sa singularité. » C’est également « le replacer dans le contexte de l’œuvre d’un artiste, d’une école, d’un pays et d’un siècle.» Après avoir tâtonné, au hasard de ses découvertes à Drouot ou chez les antiquaires, Changeux admet sa préférence pour la peinture des XVIIe et XVIIIe siècles, non pas celle des paysages, des portraits ou des natures mortes, mais ce que l’on appelle la peinture d’histoire, ces scènes inspirées de la mythologie, de l’allégorie, de l’Ancien ou du Nouveau Testament.

 
Charles Coypel (1694-1752), Saint Sébastien martyr, huile sur toile, 97 x 67 cm (détail) ; don Annie et Jean-Pierre Changeux au musée Boss
Charles Coypel (1694-1752), Saint Sébastien martyr, huile sur toile, 97 67 cm (détail) ; don Annie et Jean-Pierre Changeux au musée Bossuet de Meaux, 1983.
© Ville de Meaux – musée Bossuet

Le partage
À la fin du XVIe siècle, lorsque de multiples tendances artistiques se développent en Europe, Giuseppe Cesari, dit le Cavalier d’Arpin (dont un Suzanne et les Vieillards fait partie de la collection Changeux) illustre encore à Rome un style qui sera bientôt supplanté par le naturalisme des Carrache, alors que dans le Nord l’art de Caravage fait école, notamment en Flandre. En France, on a pris l’habitude de faire débuter l’école nationale en 1627, date du retour à Paris, après plusieurs années passées en Italie, de Simon Vouet, qui allait dominer pendant une génération l’art français et former plusieurs artistes (Sébastien Bourdon, Laban cherchant ses idoles). Dans la seconde partie du siècle, dominent Charles Le Brun, ses collaborateurs et disciples Antoine Coypel, Charles de La Fosse, Jean Jouvenet, qui participent à l’intense activité picturale qui accompagne le règne de Louis XIV (Charles de La Fosse, Jésus chez Marthe et Marie). Les commandes royales aideront l’art à s’épanouir, de l’âge des Lumières (Charles Coypel, Saint Sébastien martyr) jusqu’au néoclassicisme, que l’amateur apprécie peut-être moins. Découvreurs de ces trésors cachés, non seulement Jean-Pierre et son épouse Annie les ont sauvés d’un oubli ou d’une destruction possible, mais ils ont choisi de faire partager ce plaisir au public : dès 1983, ils décidaient d’offrir au musée de Meaux les chefs-d’œuvre de leur collection. C’est ainsi que des peintures de Jean-François de Troy, Carle Van Loo, Charles Coypel, parmi des dizaines de tableaux, gagnaient peu à peu les salles du musée Bossuet, de nouvelles acquisitions venant chaque année enrichir ce merveilleux musée situé à l’abri du palais épiscopal. Trois toiles seront néanmoins offertes au Louvre, mais plus d’une quarantaine de tableaux viendront enrichir la collection du musée de Meaux. Jean-Pierre Changeux est tellement convaincu des bienfaits de l’éducation par l’art, que ce soit en visitant les salles de ventes ou les musées, qu’il a livré ses conclusions au public. Outre de multiples publications sur l’art, l’éthique et la philosophie, il a été le commissaire de plusieurs expositions, « Les passions de l’âme », en collaboration avec Jean-Claude Boyer, « De Nicoló dell’Abate à Nicolas Poussin » ou « L’âme au corps » avec Jean Clair. Changeux y distingue deux des raisons de la beauté : l’équilibre entre les parties et le tout, c’est-à-dire l’harmonie de la composition de l’œuvre, et la parcimonie qui se manifeste par la vivacité du trait, la justesse de la touche, la juxtaposition des teintes. Dotée de tant de qualités, conclut le neurobiologiste, qui cite le professeur Thuillier, « on peut se demander si la collection n'est pas l'une des formes les plus hautes de la culture, si haute qu'elle ne le cède guère qu'à la création même ».
Jean-Pierre Changeux
en 8 dates
1936
Naissance, le 6 avril, à Domont
(Val-d’Oise)
1955
Entre à l’École normale supérieure
1965
Jusqu’en 1967, études postdoctorales
aux États-Unis, à l’université de Berkeley puis celle de Columbia
1975
Nommé professeur à l’Institut Pasteur ;
élu professeur au Collège de France
1983
Parution de L’Homme neuronal
1992
Médaille d’or du CNRS ; jusqu’en 1998, président du Comité consultatif
national d’éthique
1998
Président de la Commission interministérielle des dations
2016
La Beauté dans le cerveau
 (éd. Odile Jacob)
à voir
Musée Bossuet
5, place Charles-de-Gaulle, 77100 Meaux
www.musee-bossuet.fr



 

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