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Jacques De Vos et Joseph Csaky, noces artistiques entre un galeriste et un sculpteur

Le 18 novembre 2021, par Anne Doridou-Heim

Lorsque le parcours du passionné des arts qu’est Jacques De Vos croise celui d’un sculpteur cubiste, Joseph Csaky, cela donne un mariage pour le meilleur qui, cinquante ans plus tard, est à nouveau célébré.

Jacques De Vos et Joseph Csaky, noces artistiques entre un galeriste et un sculpteur
Photo Christian Baraja ©Jacques De Vos

Cela fait soixante ans que le sculpteur Joseph Csaky est décédé ; Jacques De Vos, lui, aligne cinquante-cinq années d’activité. Et surtout, leur réunion artistique fête ses 50 ans. Autant d’anniversaires qui sont mis en scène par le galeriste dans la joie et l’intimité. Spécialiste des arts décoratifs, ce dernier n’a plus rien à prouver, il veut juste se faire plaisir et le partager : il a donc décidé d’initier un cycle de trois années d’expositions, en conclusion d’une belle et longue activité, et de l’inaugurer par un hommage au sculpteur. Près de cinquante plâtres sont ainsi réunis, offrant une double occasion de revenir sur le parcours original d’un jeune Belge arrivé à Paris avec des textes de chansons, comme sur sa découverte d’un autre étranger, Hongrois celui-ci et l’un des maîtres de la sculpture du XXe siècle.
Itinéraire d’un jeune homme gâté
L’histoire n’est pas banale et n’en est que plus belle, nous transportant au tout début des années 1960. Jacques De Vos se lance alors dans la chanson, sur des textes originaux. Il a 20 ans et gagne un prix d’interprétation lors d’un concours à Knokke-Le-Zoute, assorti d’un billet pour Paris et de deux passages dans des émissions de télévision. L’aventure aurait pu s’arrêter là. Mais après avoir été remarqué par le directeur de L’Écluse, il se produit dans la plupart des cabarets de Paname, si bien qu’en 1966 il est toujours à Paris. Durant cet intermède, il a aussi écrit ses premiers textes, sitôt envoyés à Michel Legrand, qui lui propose de les enregistrer et de s’occuper de l’orchestration. Mais le disque sera raté en raison d’un problème technique, et pendant dix-huit mois, notre chanteur devra le défendre alors qu’il ne l’aime pas ! Entre-temps, il a aussi rencontré Janine, la femme de sa vie – celle, alors, d’un saltimbanque. Un soir, au Drugstore Opéra, un ami lui présente un courtier d’art, un métier totalement inconnu du jeune homme issu d’une famille ne comptant ni collectionneurs, ni amateurs. Toujours curieux, il l’interroge, l’écoute raconter ses aventures et décide d’essayer. Pourquoi pas ? Le premier achat prend la forme d’un service à thé de Charles Ahrenfeldt en porcelaine de Limoges, dégoté chez une brocanteuse du 20e arrondissement. Alors qu’il ne s’intéresse qu’à son prix, elle lui raconte l’aventure du Bauhaus et, pour son baptême du feu dans le métier, accepte son offre tout à fait inférieure au prix demandé. Une bienveillance dont il se souvient encore avec émotion. Il vend le service le lendemain, un guéridon de Perzel suivra, puis un vase de Daum trouvé chez Bob Vallois. Le voici lancé dans le métier…

 

Sélection de plâtres originaux et de fonderie présentés dans l’exposition. Photo Christian Baraja © Jacques De Vos
Sélection de plâtres originaux et de fonderie présentés dans l’exposition.
Photo Christian Baraja © Jacques De Vos

Le hasard, quel hasard ?
Participant à des foires, il s’associe avec les Vallois au Dépôt 15, près des Halles, et découvre le travail de Majorelle, de Ruhlmann et d’une certaine Eileen Gray. Il ne sait d’ailleurs pas de qui il s’agit quand il achète un ensemble de meubles reproduits dans L’Illustration : il pense qu’on les doit au décorateur-ensemblier dont seul le nom est cité dans l’article ! C’est Michel Périnet qui va le lui apprendre lorsque, passant en vélomoteur, il s’arrête, interpellé par la fameuse chaise longue «Pirogue». Il l’achète, tout comme, en 1973, le «Fauteuil aux dragons», qu’il cédera quelque temps plus tard à Pierre Bergé et Yves Saint Laurent. On connaît la suite… Le siège atteindra 21,9 M€ lors de la vente mythique de février 2009. En juin 1975, Jacques De Vos quitte Paris pour le Sud, avant de revenir en 1980 pour s’installer – déjà – rue Bonaparte, mais un peu plus haut qu’actuellement. Sa grande histoire est lancée, ayant pris un bien joli chemin de traverse. En 1971, Jacques De Vos se procure l’ouvrage tout juste édité d’Abraham-Marie Hammacher, L’Évolution de la sculpture moderne (éditions Cercle d’art) et découvre le principe de recherche des formes dans l’espace, et le travail de Joseph Csaky. Quelques semaines plus tard, une vente aux enchères à Drouot lui permet d’acheter six des plâtres du sculpteur, dont ceux d’Adam et Ève, de La Lecture et de La Danseuse, accompagnés de leur autorisation de tirages en bronze. Le maître cubiste meurt deux mois plus tard, il n’y aura pas de rencontre. L’exécuteur testamentaire est le libraire Jean Petithory, à qui il achète vingt-cinq pièces en plâtre accompagnées des droits de tirage. Il fait fondre les sculptures de Csaky chez Landowski, le petit fils du sculpteur, qui démarrait lui aussi son activité, et dès 1973, toujours avec Bob Valois, il lui consacre une première exposition et catalogue. «Je suis et ai toujours été dans le besoin de promouvoir le travail des artistes du XXe siècle, c’est une passerelle entre ce que j’ai acheté et pourquoi je l’ai acheté.» Depuis, la liste des parutions accompagnant ses expositions s’est régulièrement enrichie ; elle a croisé les routes de Jean Lambert-Rucki, un autre coup de cœur, d’Eileen Gray à nouveau, puis de Jean Dunand, Pierre Legrain, Jean Lurçat, Jean-Michel Frank, Pierre Chareau ou encore André Sornay. Difficile de faire plus bel inventaire en matière d’arts décoratifs. Le marchand veut vendre, bien sûr, mais il aime savoir où l’œuvre part, dans quel intérieur elle va vivre, «c’est pour ça que je préfère vendre aux particuliers». En 1978 à la salle des ventes installée gare d’Orsay, il remporte sept bas-reliefs de 1947 et 1948, d’une légèreté et d’un mouvement tels qu’ils situent ces œuvres de Csaky entre le dessin et la sculpture. Il les a toujours conservés, ainsi que bien d’autres témoignages. Lorsque l’idée de cette exposition a germé, il est retourné chez Landowski et a retrouvé les plâtres d’atelier déposés pour fabriquer les bronzes. Il a aussi fait réaliser des plâtres de fonderie – très clairement identifiés aux côtés des originaux – pour compléter et dresser un panorama le plus complet possible de l’œuvre du maître cubiste. Et cela fonctionne magnifiquement : on déambule dans sa galerie comme dans l’univers intime de l’artiste.
 

Joseph Csaky (1888-1971), Tête, dite aussi Tête cubiste ou Tête d’homme, plâtre original patiné, 1914. Photo Christian Baraja © Jacques De
Joseph Csaky (1888-1971), Tête, dite aussi Tête cubiste ou Tête d’homme, plâtre original patiné, 1914.
Photo Christian Baraja © Jacques De Vos

Une question de partage
«C’est un survol de l’ensemble de la carrière de Csaky que je veux présenter, il est aujourd’hui encore trop peu connu.» Le galeriste laisse toutefois aux historiens d’art le soin de disséquer son œuvre, et c’est bien son ressenti face à celui qui est arrivé à Paris en partie à pied, un jour d’août 1908, qu’il met en scène. Csaky s’installe alors à La Ruche et pour survivre se fait le modèle et le mouleur de certains sculpteurs. Sa Tête cubiste de 1914 – dont le marbre figure au Centre Pompidou – trône dans la galerie, magistrale conclusion d’une série d’autoportraits et l’un des très rares plâtres datés et signés. Cette même année, le Hongrois s’engage pour la France, son pays d’adoption. En 1919, lorsqu’il est de retour, «il commet des cônes et des sphères pour fabriquer ses personnages, des femmes et des enfants surtout, comme un signe d’espoir». Léonce Rosenberg, le défenseur des cubistes, le prend sous contrat pour trois ans, lui ouvrant les portes des grands collectionneurs, les Rothschild, les Noailles, Jacques Doucet… Csaky va pourtant le quitter en 1923 et travailler pour différents décorateurs et marchands, toujours sans compromission, malgré les incessants problèmes de trésorerie, et avec autant d'intégrité et de sensibilité. L’exposition est conçue autour d’œuvres phares : les têtes architectoniques de 1920, une Lionne en marche de 1925, pour rappeler son exploration du thème animalier en vogue avec l’art déco, la Femme accroupie de 1924 – qui apparaît dans le décor cubiste du film L’Inhumaine réalisé par Marcel L’Herbier –, la Figure drapée évoquant son adhésion en 1930 à l’Union des artistes modernes alors que ses œuvres ont évolué du cubisme vers l’abstraction, puis enfin vers une figuration peuplée de figures féminines dont la beauté des formes est portée jusqu’à l’épanouissement. En 1954, Csaky offre à son village natal une Danseuse aux lignes fluides évoluant dans l’espace ; le plâtre mutilé de cette œuvre – il a été cassé en deux à la fonderie – est l’une des pièces les plus emblématiques de la présentation, des plus émouvantes aussi. Viendront ensuite, au fil des trois prochaines années, quelques-uns des artistes auxquels Jacques De Vos est le plus attaché. L’hommage à Jean Lambert-Rucki – qui a suscité un nouveau projet de livre, cette fois sur sa vision du sacré –, sera suivi des œuvres du premier pop artiste belge, Émile Salkin, puis de son compatriote Pierre Courtens, raconté, lui, au fil de ses peintures inspirées par ses rencontres tumultueuses avec le poète Antonin Artaud. L’intarissable galeriste évoque encore une plongée dans l’univers onirique de Gio Colucci, des objets personnels de Jean-Michel Frank et de Constantin Brancusi… sans s’interdire nulle surprise, ni nouveau chemin de traverse. Car tout cela est organisé «pour le plaisir» et pour «jongler avec les réactions du public, voir ce qui lui plaît, ce qui le retient». Il espère terminer avec Pierre Legrain, auquel il voue une quête obsessionnelle. Mais pourra-t-il vraiment écrire le mot «Fin» à son générique ? Quand on est un saltimbanque, et Jacques De Vos l’est tout purement, on ne quitte jamais la scène.

 

à voir
«Joseph Csaky (1888-1971) - Hommage à l’un des maîtres de la sculpture cubiste»
Galerie Jacques De Vos,
7, rue Bonaparte, Paris VIe
Jusqu’au jeudi 23 décembre.

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