Helmut Newton raconté par les femmes

Le 06 juillet 2021, par Camille Larbey

Dans le documentaire de Gero von Boehm, ce sont les «Newton girls» qui tirent le portrait du photographe disparu en 2014. L’occasion de livrer leur propre sentiment en tant que modèles.

Helmut Newton
© The Helmut Newton Estate / Maconochie Photography

La scène, désormais fameuse, est toujours aussi savoureuse. Sur le plateau d’«Apostrophes» en 1979, Susan Sontag trouve les photos d’Helmut Newton «très déplaisantes» et «misogynes». Ce dernier tente une pirouette maladroite. Il affirme adorer les femmes et n’aimer rien de plus qu’elles. L’essayiste américaine le coupe avec un sourire railleur. Tous les machos répètent aimer les femmes, dit-elle. Sa conclusion n’appelle aucune réponse : «Le maître adore son esclave et le bourreau adore sa victime.» Bien qu’il se récrie de faire «des images humiliantes», l’inventeur du porno chic perd de sa superbe. Ni Bernard Pivot ni Robert Doisneau, également invité, ne viendront à son secours. La critique 1, Helmut Newton 0. Cette séquence est présente dans le nouveau documentaire de l’Allemand Gero von Boehm – son second consacré à Helmut Newton. Ce sera toutefois la seule et unique nuance de ce portrait tenant plutôt du panégyrique. Le réalisateur se garde bien de reposer l’épineuse question du sexisme dans son œuvre. Le dispositif se prête de toute façon difficilement à une pensée critique : une douzaine de femmes qui ont compté pour lui se confient dans leur rapport avec le photographe. Le tout est entrecoupé de bouts d’interviews filmées inédits avec l’homme et sa femme June, décédée au printemps dernier. Le casting est glamour à souhait : Isabella Rossellini, Charlotte Rampling, Marianne Faithfull, Grace Jones, Hanna Schygulla, les ex-top models Claudia Schiffer, Nadja Auermann et Sylvia Gobbel, sans oublier l’incontournable Anna Wintour. Elles ne tarissent pas d’éloges à son sujet.
 

L'effronté
L'effronté


Confidences de modèles
L’intérêt de Helmut Newton, The Bad and the Beautiful, devenu en français L’effronté, réside dans les confidences des femmes sur leurs séances photo. Car qui se préoccupe de ce que ressent le modèle soumis à la pulsion scopique du photographe ? À quoi pensent les jeunes filles scrutées par l’objectif ? Le réalisateur danois Nicolas Winding Refn apportait des éléments de réponse avec The Neon demon (2016), qui retraçait, sous la forme d’un conte encore plus glaçant qu’une photo de Newton, le parcours d’une jeune apprentie mannequin à Los Angeles. Ici, chaque interviewée livre ses sentiments : la crainte de poser nue pour l’une, le plaisir de jouer avec son corps pour l’autre, ou la sensation d’empowerment féminin pour le top Nadja Auermann. Charlotte Rampling avoue que la série la montrant nue de trois quarts dos, assise sur la table d’une chambre d’hôtel, lui a permis de se réapproprier sa propre image. Une image dont elle se sentait dépossédée après le scandale de Portier de nuit (Liliana Cavani, 1974), où elle jouait une rescapée des camps de concentration entretenant une relation sadomasochiste avec son ancien bourreau. Marianne Faithfull est quant à elle certaine que Newton a su capter quelque chose au fond de son être, quand bien même il répétait à l’envi ne pas s’intéresser à l’âme mais au corps de son modèle.
Humour
Helmut Newton, l’effronté reste une bonne introduction à l’œuvre de celui qui se défendait d’être un artiste. Sa jeunesse berlinoise, lorsqu’il s’appelait encore Helmut Neustädter – né en 1920 dans une famille de la haute bourgeoisie juive –, y est racontée avec amples détails. L’esthétique nazie infusera son œuvre comme retour du refoulé : corps parfaits, uniformes, chiens menaçants, bottes en cuir, etc. Nous n’en saurons pas beaucoup plus sur sa période d’exil à Singapour — après avoir fui l’Allemagne à 18 ans —, où il fut reporter et gigolo. Mais le film souligne la place centrale de June, à la fois compagne, modèle, impresario et photographe sous le pseudonyme d’Alice Springs. Plusieurs anecdotes, dont certaines assez croustillantes, dévoilent les coulisses de clichés célèbres dans une œuvre qui repose sur l’excès : des femmes sculpturales aux poitrines opulentes, une mise en scène au cordeau, des décors clinquants et des tirages aux dimensions inhabituelles (ses big nudes). Gero von Boehm documente un autre débordement, qui est celui de l’humour. Les shootings en extérieur — Helmut Newton détestant le studio — montrent un homme constamment en train de s’amuser, rire, persifler, faire le clown. Cette ironie mordante mêlée d’autodérision, typique de l’esprit berlinois, il en fera une signature reconnaissable au premier coup d’œil.

à voir
Helmut Newton, l’effronté (2020),
de Gero von 
Boehm, avec Charlotte Rampling, Isabella Rosselini, Grace Jones…
En salle le 14 juillet.
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