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Giordano, l’artiste aux mille facettes au Petit Palais

Publié le , par Carole Blumenfeld

Le Petit Palais présente une vraie exposition d’histoire de l’art, où les amateurs découvriront avec surprise combien Luca Giordano se dérobe à tous les schémas dont il a été affublé.

Giordano, l’artiste aux mille facettes au Petit Palais
Madone du rosaire ou au baldaquin, 1680, huile sur toile, 430 240 cm, Naples, Museo e Real Bosco di Capodimonte.
© Photo Ministero per i beni e le attivita culturali

En un temps où la peinture ancienne paraît être un territoire de plus en plus lointain, annoncent Sylvain Bellenger et Christophe Leribault, il est important de rappeler la modernité des pratiques de tout grand artiste à son époque. » Pour le directeur du musée de Capodimonte et pour son homologue du Petit Palais, il était impératif de « faire ressentir cette versatilité étonnante de l’artiste, confronté et inspiré par l’émulation avec ses confrères comme avec les maîtres du passé. Il pourra dérouter l’œil moderne qui aime classer définitivement un artiste ou lui concéder tout au plus une évolution stylistique linéaire». C’est le moins que l’on puisse dire : dix-huit ans après la première rétrospective consacrée à Giordano, il semble plus mystérieux que jamais. L’exposition est vertigineuse. Les commissaires sont parvenus à transmettre ce sentiment de gigantisme qu’inspire l’œuvre de l’artiste aux cinq mille tableaux et fresques, sans doute comparable aux seuls Rubens et Picasso. Obtenir les prêts et surtout déplacer les immenses retables napolitains sont un véritable tour de force. Or, s’il est tentant de se laisser impressionner par l’apparente facilité de Giordano, Daniel Arasse nous avait déjà mis en garde dans Le Détail : « Pour que la peinture puisse atteindre cette dignité (intellectuelle et sociale), il faut d’abord que s’y efface la trace du travail physique de la matière. Certes, la rapidité d’exécution propre à la peinture “touchée” a son prestige et mérite par exemple à Luca Giordano son surnom de Luca fa presto. Mais c’est qu’elle indique justement le brio de l’artiste, son élégance, sa sprezzatura : elle fait voir, de près, l’absence d’effort. » Pour le professeur napolitain et commissaire scientifique Stefano Causa, Giordano est tout à la fois un « cannibale du baroque tardif », un « artiste populaire pour connaisseurs », « un serpent qui s’adapte sans muer », « un incendiaire efficace » et « un jeune homme de soixante-dix ans indifférent aux codes et aux règles ». Pour le spectateur parisien qui plonge dans ce tourbillon de touches savoureuses, ce virtuose de la couleur napolitain, vénitien, florentin, madrilène est surtout déroutant. Grave et ténébriste, il nous emporte dans les plus obscurs tréfonds de la Naples du XVIIe siècle. Impossible de rester de marbre face à la série des « philosophes » prêtés par les musées d’Amiens, de Chambéry et du Louvre, ni même devant le Saint Sébastien d’Ajaccio exposé avec celui de Ribera de la Certosa di San Martino. Giordano retient la leçon de Ribera et celle de Mattia Preti, mais il appose sa marque terreuse et livide. Sensuel et coloré, il étonne tout autant grâce à la palette coruscante avec laquelle il sculpte ses Vénus dormant avec Cupidon et satyre, Lucrèce et Tarquin, ou Polyphème et Galatée, habilement présentés aux côtés de la Vénus et satyre de Pacecco de Rosa. Véritable caméléon de la peinture, l’artiste n’est jamais là où on l’attend. Il n’existe à l’évidence pas un mais plusieurs Luca Giordano, au gré de ses rencontres, de son itinéraire européen et surtout de l’évolution du siècle qui s’achève avec lui et annonce déjà, avec son Ariane abandonnée et ses Diane et Endymion, Boucher et Fragonard. Au Petit Palais, la première rétrospective française dédiée à l’artiste est surtout une belle preuve qu’il suffit d’un chaînon manquant pour que l’histoire de l’art ait besoin d’être entièrement repensée.

«Luca Giordano (1634-1705), Le triomphe de la peinture napolitaine»,
Petit Palais, musée des Beaux-Arts de Paris,
avenue Winston-Churchill, Paris VIIIe, tél. : 01 53 43 40 00.
Jusqu’au 23 février 2020.
www.petitpalais.paris.fr
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