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Gien, des faïences comme des tableaux

Le 26 mars 2019, par Philippe Dufour

En avance sur le bicentenaire de la féconde manufacture du Loiret, une vente nantaise propose un riche éventail de ses productions aux formes et aux décors souvent élaborés entre 1850 et 1900. Florilège.

Gien, des faïences comme des tableaux
Mignot, vers 1870, unique applique à trophée de loup, en barbotine polychrome traitée au naturel, marque de Gien olographe et signature de l’artiste, h. 22 cm.
Estimation : 1 200/1 600 €

Trois cent soixante et une pièces, toutes issues des ateliers de la manufacture de Gien, composent le solide menu de cette vacation : pas moins de deux dates sont nécessaires pour disperser la collection réunie par Jean-Marie et Chantal Jacquet-Gaultier dans leur demeure de la région de Nantes. Originaire de la cité faïencière dominant la Loire, le couple avoue s’être «passionné pendant plus de quarante ans pour les productions des ateliers giennois, qui leur rappelaient avec bonheur leurs racines». À travers cette sélection exigeante, on redécouvrira l’excellence d’une manufacture, qui, depuis bientôt deux cents ans, sait imposer ses décors, aussi bien inspirés du passé qu’en accord avec les mouvements artistiques de son temps.
 

 
J. Blu, jardinière «Warwick», 1872, céramique émaillée à ressauts et anses à têtes de bélier, chaque face ornée d’un grand cartouche peint, le château
J. Blu, jardinière «Warwick», 1872, céramique émaillée à ressauts et anses à têtes de bélier, chaque face ornée d’un grand cartouche peint, le château de Warwick en Angleterre et des enfants jouant sur une rivière, marque Gien olographe, signée et datée «72», 31,5 57 26,5 cm.
Estimation : 3 000/5 000 €


Des styles, des influences
L’histoire commence en 1821, lorsqu’un Anglais, Thomas Hulm, dit «Hall», propriétaire d’une fabrique à Montereau, s’installe à Gien, dans les bâtiments de l’ancien couvent des Minimes, livrant bientôt ses premières réalisations en faïence calcaire, aussi appelée «terre de pipe». Ce n’est qu’en 1853, après bien des changements de propriétaires, qu’apparaissent les décors imitant les styles du XVIIIe siècle ; autour de 1867, les modèles «Saxe» et «Marseille» se font remarquer sous la marque G.G. & Cie, aux initiales de la nouvelle société «Geoffroy, Guerin & Cie». Mais l’âge d’or de Gien ne commence véritablement qu’en 1878, lorsque la manufacture reçoit la médaille d’or à l’Exposition universelle de Paris, et accède à une reconnaissance internationale. Dès lors, les innovations qui feront sa gloire se succèdent : émaux translucides ou dans le goût de Longwy, motifs persans et japonais, utilisation de la barbotine… Parallèlement, la production industrielle s’envole, avec les sanitaires et les carreaux de revêtement mural (dont ceux, biseautés, du métropolitain de Paris). Best-sellers des premières décennies : les faïences à décor inspiré par les majoliques italiennes ; s’il s’agit de pièces de série, elles sont peintes à la main d’un décor opulent, où s’enchevêtrent bien souvent rinceaux et putti.
Un style parfaitement illustré ici par une réalisation, vers 
1879, du décorateur Adrien Thibault : un service à orangeade dit «de François Ier», haut en couleur et aux anses torsadées (1 200/1 500 €). Cependant, dans la catégorie Renaissance, la palme revient sans doute à une paire de vases sur piédouche datée de 1872 : son décor de grotesques à la Bérain pourrait bien lui valoir d’être disputée entre 2 000 et 3 000 €. Elle aussi susceptible d’accéder aux plus hautes marches de la catégorie, une grande potiche couverte héraldique portant, sur fond blanc, les armes de «Genabum» (Gien) a été réalisée, en 1873, par le «Maître aux trois C» et est seulement connue à deux exemplaires (800/1 200 €).

 

Paire de vases bouteille, vers 1910-1920, en céramique à lustre métallique à décor aux hérons et aux roseaux, marque de Gien olographe, h. 99, diam. 2
Paire de vases bouteille, vers 1910-1920, en céramique à lustre métallique à décor aux hérons et aux roseaux, marque de Gien olographe, h. 99, diam. 26,5 cm.
Estimation : 3 000/4 000 €


Des pièces uniques
L’originalité  et le mérite  de la manufacture de Gien est d’avoir su inciter ses peintres décorateurs à laisser libre cours à leur inspiration pour imaginer des céramiques traitées comme de véritables tableaux. Parmi ces virtuoses, Ulysse Bertrand (1851-1941), auteur d’une paire de vases cornet «aux dieux marins», au décor occupant toute la surface, l’un peint de Neptune et l’autre d’Amphitrite ; autre fait notable, elle a été acquise directement auprès de la famille de l’artiste (6 000/10 000 €). Le chef d’atelier a également orné une gourde plate, vers 1900, d’une scène mythologique sur une face et d’une vue de bivouac de l’expédition polaire de Charcot sur l’autre. Cette pièce unique est à saisir pour 3 000/5 000 €. Ces objets, en effet, ont bien souvent été réalisés en un seul exemplaire, et les époux Jacquet les ont privilégiés dans leurs acquisitions, à tel point qu’ils constituent 90 % des lots proposés lors de notre vacation. L’impressionnisme impose souvent sa marque : le mouvement a trouvé des défenseurs à Gien. L’un d’eux se nomme Dominique-Adolphe Grenet (1821-1885), admirateur des estampes japonaises et d’Edgar Degas. Il est également l’introducteur de la technique de la barbotine, pâte argileuse teintée également appelée «gouache vitrifiable». De sa main, on pourra acquérir une grande jardinière éventail dans le goût de Barbizon, datée de 1879, en barbotine émaillée (1 500/2 500 €). Quant au décorateur «J. Blu», il signe en 1872 une jardinière «Warwick», dont chaque face porte un paysage dans un grand cartouche peint, avec le château anglais de Warwick pour l’une, des enfants jouant sur l’autre (3 000/5 000 €). Trois décennies plus tard, toujours attentive aux dernières tendances des arts décoratifs, la manufacture de Gien ne manquera pas le tournant de l’art nouveau. En témoigne ici une remarquable vasque qui eut les honneurs de l’Exposition universelle de 1900. Pour cette céramique émaillée turquoise dans le goût de Théodore Deck, dédicacée à l’intérieur et datée du 12 mars 1900, il faudra prévoir 2 000/3 000 €, la paire de grands vases bouteille (h. 99 cm) au lustre métallique imaginée vers 1910-1920, à décor de hérons dans les roseaux, nécessitant quant à elle 3 000/4 000 €.

Défense de la création contemporaine
«Encourager les artistes vivants qui se passionnent pour la faïence, c’était aussi faire notre devoir de collectionneurs, et nous l’avons rempli à travers des commandes coups de cœur», confie Jean-Marie Jacquet-Gaultier. Aussi, en 2008, le couple a-t-il demandé à l’artiste portugais Manuel Cargaleiro  le créateur des fameux carreaux bleu et jaune de la station de métro Champs-Élysées  de réaliser une paire de vases fuseau. Signés, datés et dédicacés, il sont aujourd’hui accessibles autour de 1 500 €. Quant à la céramiste d’origine norvégienne Christine Viennet, elle signe ici plusieurs pièces dans le goût d’un Bernard Palissy moderne, à l’image d’une jardinière éventail en barbotine émaillée, décorée en 2004 de coquillages, serpents, salamandres et tortues (1 500/2 500 €).

à lire
Michèle-Cécile Gillard, Faïence de Gien 1821-1900, éditions Massin, 2008. Jean-Claude Renard, La Faïence de Gien, «Les essentiels du patrimoine», éditions Massin, 2017.

dimanche 07 avril 2019 - 14:00
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