Félix Marcilhac, quatre hommes en un

Le 04 février 2020, par Laurence Mouillefarine

Un siècle s’est clos. En janvier 2020, un amoureux des autres années vingt s’en est allé. Acteur majeur du marché de l’art nouveau et de l’art déco, Félix Marcilhac était à la fois antiquaire, expert, collectionneur, historien. Un homme riche.

Félix Marcilhac avec une sculpture de Miklos, en 2014, avant la vente de ses collections.
PHOTO JEAN GRISONI

C’est dans sa maison de Marrakech que Félix Marcilhac s’est éteint le 28 janvier, à 78 ans, durant sa sieste, son berger allemand, César, à ses côtés. L’antiquaire était fou de Marrakech. Il avait découvert la ville en 1969, invité par une amie pour Noël. Mais il l’aimait déjà à travers les tableaux de Jacques Majorelle, un peintre orientaliste qui fut le sujet de son premier livre. Et du dernier, puisqu’on fêta la parution d’une édition réactualisée, publiée par Norma, il y a deux ans. Félix Marcilhac se retira au Maroc après avoir lui-même veillé à la dispersion aux enchères de sa collection privée. Il expliquait alors : «J’ai subi trois opérations graves, j’éprouve le besoin de m’alléger, je règle mes affaires.» Seul à seul. Ni son épouse Noëlle, ni ses trois filles et son fils, ne furent consultés quant au sort de ces trésors. Dans un premier temps, en 2012, l’esthète se sépara de ses reliures art déco. Quatre-vingt-quinze recueils, dont certains illustrés par François-Louis Schmied, qu’il confia à Mes Binoche et Giquello. Passion secrète : ses propres enfants ignoraient qu’il détenait un tel ensemble. Deux ans plus tard, était dispersé le mobilier et les objets qui ornaient l’intérieur familial, meubles exceptionnels de Jean-Michel Frank, de Jean Dunand, de Paul Iribe, sculptures modernistes, toiles orientalistes ou symbolistes... Sans oublier les verreries et céramiques que Félix conservait jalousement dans une pièce forte, s’ouvrant à l’aide d’un code secret. Des chefs-d’œuvre restés confidentiels, son choix personnel, 316 lots. Ils atteignirent plus de 24,7 M€. Sortie triomphale.
Du Village suisse à la rue Bonaparte
Félix Marcilhac était parti de rien. Il en était fier. D’une famille d’Auvergnats, orphelin de père très tôt, sa mère tenait un hôtel meublé dans le XIe arrondissement. La corpulence d’un gourmand qui aime la bonne chère et les vins fins, l’air malin, un sourire magnifique, Félix Marcilhac séduisait ou faisait peur. D’anciens stagiaires à l’hôtel Drouot tremblent encore au souvenir de ses mots cinglants. À l’inverse, s’il se prenait de sympathie pour un jeune universitaire, il partageait sa documentation et son savoir avec générosité. Félix Marcilhac était capable de vous raccrocher le téléphone au nez pour peu que vous l’ayez contrarié, de vous bouder plusieurs années, puis, un beau jour, vous croisant au cours d’un vernissage, de vous enlacer dans un élan affectueux en signe de réconciliation. Derrière sa carrure se cachait une émotivité. Devant la beauté d’un bijou de Lalique, l’esthète avait les larmes aux yeux. Revenons à son histoire. Étudiant en droit et à Sciences Po, Félix gagnait son argent de poche en guidant quelques touristes américains dans Paris. C’est en les promenant au Village suisse qu’il découvre le monde des antiquités. Un Eldorado ? Il connaît, bientôt, l’excitation de vendre dans l’après-midi, pour un petit profit, un bibelot acquis le matin même. Il commence par mettre en dépôt ses trouvailles chez des marchands parisiens ainsi que chez les dames propriétaires de la boutique Le Tournesol, à Saint-Tropez. En 1969, le voici installé rue Bonaparte, à Paris, où il déploie armoires bavaroises et tables de bistrot. Son confrère, son mentor, Stéphane Deschamps, établi rue Guénégaud, l’initie aux verreries 1900. Félix Marcilhac abhorre le style, mais il s’avère lucratif. «On trouvait encore des vases de Daum dans les souks marocains, ils étaient garnis de bonbons, s’amusait-il à rappeler. Le bénéfice payait mon voyage.» Dans l’œuvre du verrier Émile Gallé, l’antiquaire débutant apprend vite à différencier la production industrielle des admirables pièces uniques du maître. Quant aux créations dites de l’art déco, elles traînaient alors chez les brocanteurs, pour ne pas dire dans les décharges. C’est au marché aux puces, sur un stand d’art africain, que Félix Marcilhac aperçut sa première sculpture de Gustave Miklos. Une ligne si pure… C’est un choc. Elle valait 700 F, il ne disposait pas d’une telle somme. Cette œuvre, il la manquera trois fois. Elle va le hanter jusqu’à ce que, enfin, il la possède. Une fois acquise, elle fut, évidemment, oubliée. Dans les années 1970, une poignée de professionnels hardis œuvraient à promouvoir le mobilier de l’entre-deux-guerres. Il en fit partie. Le livre Félix Marcilhac, passion art déco, signé de Jean-Louis Gaillemin, (éditions Le Passage), est agrémenté de témoignages de personnalités qui furent ses clients : Catherine Deneuve, le décorateur Jacques Grange, l’avocat Pierre Hebey, Serge Lutens… Il faut ajouter Andy Warhol, avec lequel l’antiquaire, futé, échangea quatre portraits contre quatre meubles en galuchat de Pierre Legrain. Félix Marcilhac n’était pas seulement un marchand, il était expert auprès des ventes publiques. Étrange cumul propre à la France. La célèbre dispersion de la collection de Jacques Doucet ayant eu lieu à l’hôtel Drouot, les objets du début du XXe siècle sont désormais répertoriés dans les catalogues. Les commissaires-priseurs sollicitent notre spécialiste. Durant quarante ans, Félix Marcilhac partagera le gâteau avec son concurrent Jean-Pierre Camard. Sa carrière aux enchères est émaillée de moments mémorables : la vente de Nourhan Manoukian, collectionneur exigeant (elle dura neuf heures !), celle de la créatrice de mode Madeleine Vionnet, celle de Karl Lagerfeld (première d’une longue série). L’expert rédige une préface dans chaque catalogue.
Rigueur et précision
Car Félix Marcilhac est, également, historien de l’art. À peine a-t-il ouvert son magasin qu’il reprend ses études et s’inscrit à l’Institut d’art et d’archéologie à la Sorbonne. Sa thèse de doctorat porte sur le sculpteur Joseph Csaky. Grâce à quoi, il fait une découverte qu’il évoquera avec jubilation. Notre héros est le seul à repérer, dans une vente à Monaco, un modèle de Csaky en cristal de roche et obsidienne, décrit dans le catalogue comme «sculpture en verre, anonyme». Joli coup. On a l’œil ou on ne l’a pas. Félix Marcilhac enseigna les arts décoratifs à l’École du Louvre. «Ses cours l’angoissaient, se souvient sa fille Amélie. Sans cesse, il les reprenait, se remettait en question.» L’homme est précis, rigoureux, Il signa le catalogue raisonné des verreries de René Lalique. Onze ans de recherches à partir des archives que lui avait confiées la petite-fille du maître, Marie-Claude Lalique. Cinq mille références. Il est l’auteur de nombreuses monographies sur les décorateurs Jean Dunand, André Groult, Dominique, sur les sculpteurs Édouard-Marcel Sandoz, Chana Orloff, Paul Jouve. Il collaborait, heureux, avec leurs descendants. On lui doit aussi le catalogue des verreries de Maurice Marinot. Où diable l’antiquaire trouvait-t-il le temps d’étudier ? «Papa écrivait l’été, durant deux mois, confie encore sa fille, s’octroyant, pour seules recréations, le temps de fumer trois cigares et de faire trois réussites.» Félix traquait la documentation, les revues anciennes qu’il faisait amoureusement relier, les livres rares... «Il ne jetait rien, conservait la moindre lettre de la veuve d’un artiste, qu’il rangeait avec méthode.» Deux mille huit cents ouvrages ! C’est sa benjamine Amélie qui a racheté son cabinet d’expertise et ses archives, tandis que son fils, Félix-Félix (oui, c’est son prénom) a repris la galerie de la rue Bonaparte. En retraite au Maroc, l’historien d’art ne se reposa pas sur ses lauriers, ou plutôt sur ses palmiers. Ses dernières années, il travailla à une nouvelle version de son étude sur Jean Dunand, laquelle paraîtra dans quelques mois chez Norma. Félix Marcilhac restera présent dans nos bibliothèques. Donc pas loin de nous.

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